La pièce de Dennis Kelly est un formidable texte impeccablement traduit et rendu. Il y a la signature de Fanny Britt, la très douée traductrice, dans cette production présentée au Théâtre de La Licorne: on reconnait les dialogues vinaigrés, dissonants, gothiques, provocateurs qui, dans leur occasionnelle cacophonie, évoquent terriblement la vraie vie. Et c’est ce qui est frappant avec Orphelins : on jurerait que l’on regarde ces gens à travers une fenêtre en entendant tout ce qu’ils disent. L’effet de réel est ici décuplé et cela tient autant à la performance des comédiens qu’à la mise en scène de Maxime Denommée qui, je l’ai toujours dit, est aussi talentueux que beau.

On sort de cette pièce ébranlé : au départ on croit assister à un cas assez banal d’un frère et d’une sœur entretenant une relation fusionnelle impliquant que la sœur aînée veuille protéger à tout prix son jeune frère un peu démuni face à la vie et à qui il manque manifestement quelques boulons au cerveau. Mais l’incident tourne bientôt au drame absolu et les conséquences ne laisseront personne indemne.
Helen et Danny sont mariés et parents d’un petit garçon de cinq ans. Ils vivent confortablement et leur couple semble solide. Helen a un frère, Liam, ils sont orphelins suite à la mort de leurs parents et ont été ballottés dans le système des foyers d’accueil pendant toute leur jeunesse. Helen s’en est assez bien sortie. Mais pas Liam. Et peut-être aussi qu’Helen, finalement, ne s’en est pas si bien sortie que cela.
Un soir, alors que le couple s’apprête à souper en amoureux, Liam surgit couvert de sang. Son récit, d’abord incohérent, se précise de plus en plus : qu’est-il arrivé, qu’a-t-il fait, quelles sont les conséquences…petit à petit le voile se lève sur un acte horrible qui couvait, en fait, depuis longtemps. Liam a disjoncté complètement ce soir-là mais c’était arrivé avant, quoique dans une moindre mesure et toute la question se pose à savoir si un tel geste aurait pu être évité.
J’ai pensé au roman We need to talk about Kevin de Lionel Shriver en voyant Orphelins. Il y a dans les deux œuvres la même relation tordue entre deux êtres où la mère dans un cas, la sœur dans l’autre, savent parfaitement qu’un jour se produira quelque chose d’irrémédiable. Elles le savent mais elles ne veulent pas le voir, peut-être (et c’est ma théorie) parce qu’en-dedans d’elles-mêmes elles possèdent aussi cette folie, cette violence implacable qu’elles ont appris à contrôler mais qu’elles voient se refléter dans le miroir que constitue cet être si proche d’elles, qui est dangereux, qu’elles aiment.
Tout se désintègre peu à peu pour ces personnages. Le thème de la bête qui est en nous et qui ne demande qu’à être lâchée trouve ici une exploitation particulièrement efficace. Et ceci grâce à ces remarquables comédiens que sont Évelyne Rompré, Steve Laplante et Étienne Pilon. Surtout Étienne Pilon qui apporte une incroyable présence physique et psychologique au personnage de Liam. Même lorsqu’il ne dit rien, qu’il est simplement là sur scène à observer sa sœur et son mari, il crève le quatrième mur.
La mise en scène, sobre, est parfaite, on ne la sent pas. Comme je vous disais, on a l’impression qu’il s’agit de la vraie vie. Que nous sommes, un peu voyeurs bien sûr, les témoins involontaires d’un drame familial qui se passe chez nos voisins. Cette heure et demie nous fait réfléchir et nous remet en question. Nous fait nous interroger sur la normalité et sur ce dont nous serions capables pour sauver quelqu’un qu’on aime. Ce sont des questions vitales et c’est la magie du théâtre que de nous faire sentir comme cela, ce qui n’arrive pas si souvent.
Par MC5








