L’Opéra de quat’sous : pas si agréable
Je serai parfaitement honnête : malgré le fait que quelques versions de L’Opéra de quat’sous aient été présentées sur les scènes montréalaises ces dernières années, cette version concoctée par Brigitte Haentjens constituait mon premier contact avec ce classique du théâtre musical de Bertolt Brecht sur une scène. Haentjens ayant déjà démontré son aisance à diriger efficacement une distribution de 50 interprètes avec Tout comme elle, tous les espoirs étaient permis pour cette production réunissant 23 interprètes sur scène.
Sébastien Ricard incarne Mackie-le-Couteau, criminel à la tête d’une bande de voleurs de bas étage, qui séduira et épousera la fille de M. Peachum, un autre individu peu recommandable faisant office de proxénète de faux mendiants. Cette union n’a pas la bénédiction du couple Peachum. Ce sera le point de départ d’une série de manigances où chaque clan tentera de faire chuter l’autre. Bien vite, les trahisons auront cours à l’intérieur même des cliques. L’exploitation est partout, personne ne sait résister à la corruption ainsi qu’à l’appât du gain. L’univers de cette production est glauque et violent, et l’intrigante scénographie d’Anick La Bissonnière offrant une scène convexe asymétique illustre à quel point les protagonistes évoluent en terrain miné, toujours à un pas du gouffre. Cette configuration donne aussi du caractère à la mise en scène chorale de Haentjens tout en meublant l’espace de la vaste scène de l’Usine C.
La création de ce spectacle a manifestement nécessité un travail considérable, et l’on note plusieurs choix judicieux qui auront l’avantage de rapprocher le public québécois de l’intrigue, comme c’est le cas de l’adaptation de Jean Marc Dalpé dans une langue populaire truculente qui sied bien au caractère caricatural des personnages. Il en va de même pour la transposition de l’action dans le Montréal de 1939, à grands renforts de références aux principales artères montréalaises et à certaines figures politiques de l’époque comme l’ex-maire Camilien Houde.
Malgré tous ces choix qui se défendent parfaitement bien, le charme n’a pas opéré dans mon cas. Sébastien Ricard ne livre pas à proprement parler une mauvaise performance, mais il ne dégage pas le charisme que l’on attendrait chez un personnage de cette trempe. Quand il chante avec davantage de rage et d’intensité dans sa complainte finale, c’est l’intelligibilité des paroles qui en souffre. Ricard, sur les épaules duquel repose une bonne partie de la production, ne se montre pas tout à fait à la hauteur de la tâche. C’est plutôt l’excellente Kathleen Fortin qui vole la vedette avec son interprétation théâtrale, et surtout vocale, dont la qualité est à couper le souffle. À voir son aplomb, on regrette qu’elle n’ait pas été l’interprète principale, ce qui n’aurait pas été si suprenant dans cette pièce où quelques comédiennes interprètent des rôles masculins dans un procédé de distanciation classique, mais qui ne sert pas à grand-chose.
Certes, le ton et les rebondissements de la pièce oscillent entre le glauque et le vaudeville caricatural, mais les éclats de rire de la salle sont assez rares avant les derniers moments de la production. Si la finale, dont nous tairons la teneur pour ne pas gâcher le plaisir de l’éventuel spectateur n’étant pas déjà familier avec celle-ci, offre sans conteste le moment le plus divertissant de la représentation, ce ne fut pas assez pour que je considère avoir réellement passé une bonne soirée de théâtre pendant ce spectacle de 2 heures 30 minutes. La lourdeur didactique et moralisatrice de la conclusion, difficile à éviter puisqu’au cœur de la démarche théâtrale de Brecht, me donne à croire que le spectacle a mal vieilli. Brigitte Haentjens a voulu tisser des liens entre l’univers de L’Opéra de quat’sous et celui des indignés de Wall Street, mais je reste très sceptique devant ce parallèle boiteux, les trahisons cupides à répétition des personnages et l’idéalisme de la justice sociale des indignés me semblant foncièrement antithétiques.
Malgré certains choix intéressants, devant une trame narrative peu édifiante, des longueurs et une démarche qui me prend gentiment pour une imbécile, je reste tiède.
L’Opéra de quat’sous est présenté jusqu’au 11 février 2012 à l’Usine C.
Par Isabelle Payette






