DIE REISE: INITIATION INTÉRESSANTE, INÉGALE

Die Reise : initiation intéressante, mais inégale

L’objectif du spectacle Die Reise est limpide : faire connaître le travail et la contribution artistique du marionnettiste Felix Mirbt. Peu connu au Québec, Mirbt a néanmoins fortement influencé l’artiste multidisciplinaire Marcelle Hudon ainsi que les deux comparses du Théâtre de la Pire Espèce, Olivier Ducas et Francis Monty, dont le théâtre d’objets (Ubu sur la table) a été maintes fois salué. Les trois créateurs se sont alliés pour concevoir ce spectacle hommage qui se réclame du docufiction.

Docufiction, je ne sais pas trop, mais docuthéâtre, oui. La production s’articule sur deux axes. Le premier : l’initiation au travail de Mirbt par la présentation et la manipulation de ses marionnettes les plus célèbres, ainsi que par la diffusion de séquences vidéo retraçant le parcours de l’artiste à travers notamment des entrevues avec d’anciens collaborateurs. L’aspect documentaire du spectacle est parfaitement visible dans ces séquences. Le deuxième axe, lui, offre la toile narrative. En mettant quelques marionnettes à contribution, une expérience de jeunesse rocambolesque est racontée. Dans une Allemagne bombardée par les Alliés, le jeune Felix et son père parcourent le pays à bicyclette en transportant avec eux trois millions et demi de marks, destinés à des réfugiés allemands.

Le spectacle fait un va-et-vient constant entre la narration du voyage (d’où le titre de la pièce) et la présentation plus technique du travail de Mirbt. Dans la première moitié de la représentation, cela fonctionne à merveille : le spectacle s’ouvre sous la férule de la maîtresse de cérémonie Judy, marionnette loquace et irrévérencieuse qui fait souvent dans l’autodérision et qui s’approprie sans gêne les pires préjugés au sujet du théâtre de marionnettes, dans l’hilarité générale. On y reconnaît là la signature humoristique de la Pire Espèce, à laquelle il est difficile de résister. Ces intermèdes ponctuels offrent un répit bienvenu aux passages du récit de voyage, nettement plus lourds.

L’intérêt de la superposition de cette anecdote et de la présentation du travail de Mirbt est évident : il permet de comprendre ce qui a inspiré l’apparence parfois mélancolique, parfois cauchemardesque des marionnettes du créateur. À ce titre, le moment où les comédiens enfilent des têtes géantes de marionnettes rappelant des crânes quand ils incarnent des officiers SS est saisissant.  Le genre d’image susceptible, comme le souhaitait Mirbt, de rester avec nous toute notre vie.

Malheureusement, le spectacle s’essouffle rapidement : le propos devient redondant, les moments teintés d’humour sont délaissés, les rares qui restent tournant au cabotinage, et l’on donne dans la surenchère théorique. Il n’est pas surprenant que des gens de théâtre se soient intéressés au processus de création d’un autre créateur de théâtre, mais quand l’on discourt sur l’intérêt pour les images totémiques et les archétypes, on s’adresse ici à une toute petite portion d’un public d’initiés et l’on délaisse les autres. Je me sentais soudainement de retour dans mes séminaires de maîtrise plutôt qu’à un bon show de théâtre. D’une durée d’environ 1h45, la représentation aurait nettement gagné à être resserrée.

Placer les musiciens, les manipulateurs/comédiens et même l’assistante à la mise en scène et directrice de production sur la scène en permanence et à la vue des spectateurs est de bon ton dans une pièce qui veut mettre en lumière un artisan de théâtre resté dans l’ombre. Paradoxalement, la présence sur scène des musiciens m’a fait regretter que leur contribution n’ait pas été plus marquante, malgré des choix musicaux pertinents empruntant au répertoire classique allemand.

Si le spectacle est de toute évidence un hommage au mentor des créateurs, il est plutôt apparu à mes yeux de spectatrice comme un hommage au travail de manipulateur de marionnettes. Ducas et Monty manipulent avec un talent et un amour évidents les créations de leur mentor, particulièrement lorsque les marionnettes sont présentées et animées une à la fois, au centre de la scène, et où l’on donne à voir l’incroyable précision de ces mouvements que l’on jurerait humains. Considérant que l’auteure de ces lignes ne se connaît aucun atome crochu avec le théâtre de marionnettes malgré quelques tentatives, la fascination qu’a inspirée Die Reise témoigne probablement de la plus grande force de la production.

Comme la mission éducative n’a pas été prise à la légère, le spectacle est aussi accompagné d’un site internet de référence sur Mirbt et d’une exposition.

Die Reise est présenté jusqu’au 17 décembre 2011 au théâtre Aux Écuries.

Par Isabelle Payette