Moi qui me parle à moi-même dans le futur: Marie Brassard
Je viens de terminer le roman de Siri Hustvedt, Un été sans les hommes, et les correspondances entre le livre et le spectacle de Marie Brassard m’ont sauté en plein visage. Siri Hustvedt parle de l’enfance, de la vieillesse, de la créativité, de la vie comme d’un palimpseste. Et même si elle est consciente du fait que le texte dessous est de la plus haute importance, le document compte tant d’épaisseurs que rien n’est lisible. Marie Brassard a fait la même découverte et elle, elle veut le décrypter, ce palimpseste.
Cette démarche et le spectacle qui en résulte est ensorcelant. Marie Brassard possède la plus belle voix du monde et l’utilise comme un instrument de musique. Avec elle, le pouvoir conféré aux mots et aux sons prend tout son sens, elle est un dieu qui crée en nommant. Elle nous fait découvrir un univers, elle nous prend par la main et nous y accompagne, commentant ce que nous y voyons, partageant notre étonnement et nos craintes. Elle raconte la première amibe et son évolution jusqu’au moment où elle sort de l’océan et acquiert des pattes. Et cette histoire est entourée d’un incroyable suspense. Le spectateur n’en revient pas, et ne revient pas de ne pas en revenir : l’histoire est connue de tous mais Marie Brassard nous la fait revisiter de telle manière que c’est comme si nous ne l’avions jamais entendue.
Il y a des fractures, des crevasses entre les mondes et dans nos vies. Si elles ne peuvent pas être réparées ou raccommodées, elles doivent être surveillées afin que ce qui ne doit pas traverser ne traverse pas. Mais la vigilance s’émousse parfois. Marie Brassard, dans un passage de son spectacle, rend compte d’une expérience avec la morphine (lors d’une opération?) lorsque les barrières sont tombées. Le résultat est saisissant et selon ma complice-en-théâtre de ce soir-là qui a vécu une expérience semblable, très juste. Nous ressentons parfaitement le côté hallucinatoire de la perception, mais aussi que cette perception est vraie. Voilà donc le pouvoir des mots : entrer en contact avec des géographies impossibles et des univers dissimulés à notre vue et nous les rendre accessibles.
Les images de l’artiste Karl Lemieux, projetés en arrière-scène, complètent et soutiennent le propos de manière subtile et créent un environnement onirique parfaitement synchronisé avec le propos. Les deux musiciens, Jonathan Parant et Alexandre St-Onge, se font complices de cette équipée, juste assez présents, juste assez témoins.
De l’enfance à Trois-Rivières, du bungalow familial, des virées dans les bars jusqu’à l’histoire de l’évolution et à la constatation que le processus de vieillir est déjà bien entamé, ce spectacle nous donne à penser, à réfléchir et fait appel à notre intelligence. Chacun des mots est important et ils sont livrés avec un tel sentiment et une telle virtuosité que l’envoûtement s’opère sans même que l’on s’en rende compte. Je suis sortie de cette soirée ravie et ébranlée. Marie Brassard est une sorcière.
Toute petite et vulnérable sur scène, Marie Brassard est plus forte qu’elle-même. Elle a le pouvoir de capturer avec son cœur ardent le spectateur à l’intérieur d’un seul moment, à jamais.
Marie Brassard est à l’Usine C jusqu’au 26 novembre 2011
Par MC5








Fantastic!
Very enlightening read.
Bien percu