Nul besoin d’être mort pour expérimenter l’enfer ou le paradis. C’est ce que dit en substance Dominique Laurier lorsqu’il aborde les hallucinations à la fois redoutées et désirées que lui ont fourni sa schizophrénie. C’est exactement le cheminement que fait vivre cette production de la famille Laurier au spectateur: une traversée parfois infernale, parfois paradisiaque, mais très souvent exaltante. Conçu par la contorsionniste Angela Laurier et mis en scène par Lucie Laurier, ce spectacle trouve à la fois son inspiration et son matériau brut dans les hauts et les bas de leur frère, aux prises avec la maladie mentale. Dans les premiers moments du spectacle, le ton est donné avec une performance de contorsion d’Angela Laurier, éclairée d’une lumière blanche et froide. Le corps a parfois des moments convulsifs, exprimant la perte de contrôle, la lutte contre soi-même. L’alliage des éclairages, du mouvement d’un tissu blanc au sol qui évoque une cascade et de la manipulation d’un autre textile autour du corps de la contorsionniste crée des images d’une grande beauté, toutes en transparence. L’environnement sonore est changeant et suit le rythme de la performance : on passe d’une musicalité agréable à des arrangements sonores métalliques agressants. Beauté et combat.
Le seul moment plus faible du spectacle survient lors de la projection d’archives familiales des Laurier. Pendant de longues minutes où l’intérêt du spectateur est mis à l’épreuve, se succèdent des photos de famille. Pour le spectateur qui ignore le caractère familial de la démarche spécifique de création ou l’aspect autobiographique du propos à ce stade du spectacle (eh non, ce ne sont pas tous les spectateurs qui lisent le programme avant la représentation…), cette projection n’est pas éclairante. Puis, la succession des photos se concentre sur un individu, Dominique Laurier, qui grandit sous nos yeux avant de nous expliquer en vidéo son cheminement très personnel à travers la maladie mentale. Lorsque l’on reconnaît Dominique s’avancer sur la scène, main dans la main avec sa sœur, des décennies après l’époque du témoignage vidéo, on sent que le moment s’annonce spécial. Lorsque l’on assiste, après une danse énergique d’Angela, à une performance d’expression corporelle du frère, qui n’a certes pas la fluidité de mouvement de sa sœur, mais qui n’a rien à lui envier en termes d’authenticité et d’intensité, on ne peut que s’émerveiller devant le potentiel créateur de cette fameuse folie. Et cette réappropriation ne fait que commencer.
Le spectacle exploite de nombreuses disciplines artistiques pour sublimer les déclinaisons de la folie : peinture, projections, musique, chanson. La représentation culmine carrément en un happening artistique festif, duquel on sort énergisé. La présence d’un band sur la scène, visible et mis à contribution lors de la seconde moitié du spectacle, contribue largement à créer une finale explosive. Ce spectacle, profondément humain, possède la qualité rare d’être à la fois poétique, touchant et divertissant. Le paradis de la création, quoi!
J’aimerais pouvoir rire est présenté à l’Usine C jusqu’au 19 novembre.
Par Isabelle Payette









