ENFANTS DE LA PLEINE LUNE: NATURE DU MAL

Les enfants de la pleine lune de Emanuelle Delle Piane

Comment dire l’indicible? Comment mettre en scène  les histoires les plus horribles et les plus dégradantes qui aient fait la une des médias, ces histoires  de jeunes filles séquestrées pendant des années dans des caves tenant lieu de cachot et qui ont donnée naissance à des enfants, progéniture de leur geôlier qui s’est avéré, dans un des cas, être le propre père de la prisonnière…

Cela bien sûr défie l’entendement. Même si notre côté voyeur désire connaître les détails, en notre âme et conscience on ne peut que frémir d’horreur devant cette barbarie à visage humain, comme le disait Bernard-Henri Lévy, et ne pas trop vouloir connaître les circonstances qui ont pu mener à l’expression du mal pur tel qu’il s’exprime à travers ce type de faits divers.

Pourtant c’est l’exercice auquel se livre Emanuelle Delle Piane pour le Théâtre de l’Opsis avec cette pièce. Mais elle s’arrange pour établir une distance entre le spectateur et l’effroi qu’il est prêt à éprouver. Et si je n’ai pas ressenti d’émotions, pour une fois j’en suis ravie. Car je ne crois pas que j’aurais été capable de m’identifier et de coller aux personnages des victimes sans avoir été irrémédiablement ébranlée.

Je parlais de distance. Il est essentiel qu’il y en ait une avec un propos comme celui-là sinon on devient fou. On sort de ce spectacle très pertubé bien sûr mais avec une certaine compréhension car le spectateur a été témoin de la mise en place de cette perversion, il a saisi la nature implacable du cycle de la violence et de l’abus qui s’installe dans le cadre d’une situation aussi extrême. Il est capable aussi d’assimiler et d’intégrer le lien émotif puissant qui lie la victime à son bourreau.

Le décor rend parfaitement la claustrophobie du lieu : un escalier qui descend dans une cave, un endroit sombre, humide, lugubre où la mère parle à ses enfants d’un univers dont ils n’ont aucune idée, de couleurs qu’ils ne peuvent qu’imaginer, de situations qui leur sont totalement étrangères. L’amour qu’elle porte à ses petits est palpable, tout comme la violence des visites du geôlier et l’horreur des viols à répétition. Personne ne peut rester indifférent devant cela.

Luce Pelletier, à la mise en scène, a pris le parti d’un réalisme qui nous démontre la fracture et les crevasses quasi infranchissables qui existent entre les deux univers : cette prison et le monde extérieur. Les scènes de violence stylisées glacent le sang mais elles sont jouées par les comédiens avec une sorte de détachement qui les rend plus supportables. Louise Cardinal, Steve Gagnon, Catherine Paquin-Béchard et Jacques L’Heureux semblent peu investis dans le texte mais je crois qu’il s’agit d’un choix. Incarner un monstre ou des êtres irrémédiablement marginaux et brisés n’est pas simple et n’est peut-être pas non plus nécessaire pour faire comprendre au public la monstruosité et l’horreur de ces vies gâchées à jamais. Encore là existe cette distance qui invite à la réflexion.

On ne sort pas indifférent des Enfants de la pleine lune. On n’y trouve pas non plus de réponses aux questions qui nous hantent sur la nature du mal et sur ce qui peut pousser des êtres à torturer des innocents. Probablement parce qu’il n’y en a pas, de réponses. Mais il est toujours souhaitable de poser les questions.

Les enfants de la pleine lune est présenté au Théâtre Prospero jusqu’au 19 novembre 2011

Par MC5