DANS L’OMBRE D’HEMINGWAY: RÔLE D’UNE VIE

Dans l’ombre d’Hemingway  de Stéphane Brulotte

On doit le clamer dans toute la ville : Michel Dumont est Hemingway. Il le prouve magistralement dans la pièce de Stéphane Brulotte non seulement par une troublante ressemblance physique mais aussi en faisant comprendre au spectateur les angoisses de l’écrivain en panne d’inspiration, la hantise de la page blanche, la jalousie face aux collègues obtenant davantage de reconnaissance et le refuge commode que constitue l’alcool.

J’ai vu de Stéphane Brulotte l’admirable Une partie avec l’empereur il y a deux ans. Ce jeune dramaturge et metteur en scène excelle dans l’art de se saisir d’un pan d’histoire et de le revisiter en y ajoutant sa manière mais en gardant tout ce qui est éminemment plausible. Il a le don, je crois, de comprendre le personnage sur lequel il écrit, que ce soit Napoléon ou Hemingway et de s’approprier ces monstres sacrés pour les humaniser et nous les rendre avec justesse.

Nous sommes à Cuba en 1950, le terrain de jeu des américains grâce à la complicité du gouvernement Batista, où Ernest Hemingway  et sa quatrième femme Mary Welsh se disputent, boivent et reçoivent leurs amis. L’écrivain, pourtant toujours infatigable et obsessif, n’a rien couché sur le papier depuis des lunes. Il semble dorénavant incapable de se nourrir à son habitude de tout ce qui l’entoure et de le transformer en mots et en phrases, tel un vampire drainant le sang et la vie de ses victimes. Jusqu’au moment où surgissent une comtesse italienne et sa fille, Adriana, rencontrées à Venise quelque temps auparavant. La jeune fille de 19 ans va représenter pour Hemingway la montée de sève littérale et figurative dont il a besoin pour recommencer à écrire. Ce sera Le vieil homme et la mer qui lui vaudra le Pulitzer en 1953.  Il obtiendra le Nobel de littérature en 1954 pour l’ensemble de son œuvre.

La pièce, qui invente la présence d’Adriana à Cuba alors qu’elle n’y est jamais allée, donne toute la place à Hemingway. Ce qui fait que lorsqu’il n’est pas sur scène, incarnée comme il est par la présence léonine de Michel Dumont, l’intérêt s’amenuise. Même si Marie Michaud, qui est très bonne dans le rôle de l’épouse qui a tout sacrifiée au génie de son mari, ne peut cependant remplir le vide lorsque l’acteur principal n’est pas sur scène. Linda Sorgini fait ce qu’elle peut en comtesse matriarche et Marc Legault, en serviteur cubain qui s’exprime dans un charabia trop souvent incompréhensible, joue les accessoires. Mais le problème c’est Adriana.

Bénédicte Décary joue la carte de la vitalité, mais cette vitalité est creuse et ne nous convainc pas. Elle adopte un accent indéfinissable, irritant et m’a fait penser à ces jeunes gens prétentieux qui ne savent pas ce qu’ils veulent ou ce qu’ils sont et qui se disent artistes tout en se réfugiant derrière des phrases creuses saupoudrées de clichés. Elle n’affiche pas du tout la maturité qui, au-delà du joli visage et des seins éloquents, auraient été susceptibles de séduire un homme comme Hemingway qui, après tout, a épousé successivement quatre femmes for belles et plutôt brillantes. Cette performance ratée, en grande partie à cause de la comédienne, a gâché le plaisir intellectuel et littéraire que peut constituer le thème fascinant du processus de la création.

Il faut tout de même voir À l’ombre d’Hemingway  pour Michel Dumont. Rarement comédien aura trouvé un tel rôle : cela lui va si bien qu’on croirait que de toute éternité le destin de Dumont aura été de jouer l’auteur de Pour qui sonne le glas.

À l’ombre d’Hemingway est présenté au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 3 décembre 2011

Par MC5