AU CHAMP DE MARS: DRÔLATIQUE ET PROFOND

Au champ de Mars: Pierre-Michel Tremblay

Les artistes ont de la chance de pouvoir se battre  contre leurs démons dans un texte, une peinture, une sculpture, une œuvre quelconque. Ce n’est pas le cas pour Eric, le jeune soldat revenu de Kandahar et qui souffre de choc post-traumatique. Il est hanté par ce qu’il a vu et le sergent imaginaire (Sébastien Rajotte) qui le suit pas à pas ne l’aide en rien à oublier ce qu’il a vécu.

Au champ de Mars, une allusion au dieu romain de la guerre et au fait que le lieu qui porte ce nom à Montréal servait au 18ième siècle aux manœuvres militaires et aux exercices de tir de l’armée, est une pièce qui présente le dosage parfait entre humour grinçant et drame individuel. Certains drames sont plus graves que d’autres, on s’entend, mais chacun des personnages vit une immense détresse qui permet d’ailleurs au spectateur qui observe tout cela de relativiser.

Rachel (Josée Deschênes) est une psy surmenée qui s’occupe depuis des années de ces soldats qui reviennent du théâtre de la guerre. Elle souffre de fatigue de compassion et décide d’aller suivre des cours de clarinette pour pouvoir jouer de la musique Klezmer. Son professeur (Justin Laramée) ne veut pas jouer une seule note pour elle car, dit-il, elle doit trouver sa musique intérieure. Ce qui fait dire à Rachel qu’il est sûrement allé dans une école alternative. Dans l’intervalle, Marco (Stéphane Jacques), un insupportable et narcissique réalisateur de films qui a un chien nommé Zoom-in, décide que sa prochaine œuvre (!) portera sur les soldats canadiens qui reviennent d’Afghanistan et demande à Rachel de le mettre en contact avec l’un d’entre eux afin de compléter sa recherche. Il rencontre Eric, qui l’entretient entre autres de son amour pour les beignes et les Timbits de Tim Horton. C’est à Marco, l’être le plus insensible qui soit, qu’Eric va finalement parler du traumatisme qu’il a vécu, Marco étant la flammèche bien involontaire qui va mettre le feu au baril de poudre.

On rit beaucoup pendant Au champ de Mars mais lorsque survient la révélation d’Eric, la salle devient terriblement silencieuse. Mathieu Quesnel est d’une troublante efficacité dans ce rôle exigeant où il donne visiblement tout ce qu’il a. Les autres comédiens sont tout aussi excellents y compris l’inquiétant sergent imaginaire qui se révèle à l’usage plus humain qu’il n’y paraît au premier abord. La mise en scène de Michel Monty où on alterne entre le bureau de la psy, les cours de clarinette et l’appartement miteux d’Eric se révèle formidablement efficace dans son utilisation judicieusement dosée de réalisme et d’onirisme. Bref, tout cela est très,très bon : c’est du théâtre drôlatique et profond, un amalgame bien plus rare qu’on ne croit.

Le dieu Mars est sans pitié et ne donne pas dans la compassion, il lui faut son quota de chair fraîche, que ce soit du côté des vainqueurs ou des vaincus, des victimes ou des bourreaux, des tenants de la démocratie ou des intégristes. Eric fait partie de ces victimes qui n’en ont pas nécessairement l’air. Il y a une plaidoirie contre la guerre dans cette pièce, ce n’est pas nouveau, Aristophane au 5ième siècle avant J.C. en a écrit un avec Lysistrata. Plus important, il me semble, est l’appel en faveur de ces jeunes gens qui en reviennent, de ces guerres, sans blessures apparentes mais avec l’âme cassée en petits morceaux.

Au champ de Mars est présenté au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 12 novembre 2011 puis en tournée à Vancouver, Sudbury, L’Assomption, Sherbrooke, Longueuil et Lachine.

Par MC5