L’Ouvroir de littérature potentielle est un atelier de littérature expérimentale créé en 1960 et qui s’est donné pour but de réfléchir à de nouvelles contraintes formelles que l’on pourrait appliquer à l’univers littéraire. En d’autres mots, mettons des obstacles à la création afin de voir ce qui en résulterait. Georges Pérec, ce merveilleux fou, a écrit dans cet esprit un roman, La Disparition, ou pas une fois on ne retrouve la lettre E. Je sais, c’est incroyable, mes fils le pensaient aussi et c’est ce qui les a poussés à lire le livre. Raymond Queneau, lui, a pondu les célèbres Exercices de style. Et oui, il n’y a que les Français pour penser à de pareilles choses.
Tout cela est par ailleurs fort réjouissant : l’Oulipo continue de faire des petits et depuis 1982 une filiale, l’Oulipopo (l’Ouvroir de littérature policière potentielle) s’intéresse aux lieux des crimes et au problème de la chambre close. Ici au Québec, nous ne sommes pas en reste : le Théâtre Ubu nous offre de nouveau l’Oulipo Show, présenté pour la première fois en 1988, ce qui nous permet d’apprécier cette singulière démarche et de sourire un bon coup. Denis Marleau et quatre comédiens proposent un collage de textes, dont des versions des Exercices de style mentionnés plus haut, et le tout se conjugue dans un immense délire verbal qui relève de la haute voltige et ne peut que susciter notre admiration. Et je suis très heureuse pour les comédiens qui ont ainsi l’occasion de refaire ce spectacle exigeant.
Ce pourrait être un peu barbant que d’entendre pendant une heure dix minutes cette rhétorique du langage et ces variations à l’infini sur le même thème : entre autres l’histoire banale de ce type et de son chapeau dans l’autobus, prétexte à l’œuvre la plus connue de Queneau où il trouve, littéralement, 100 façons de la raconter. Mais Denis Marleau, grâce à une mise en scène toute en détails et en subtilité, sait capter et garder notre intérêt. Les comédiens bougent, ô à peine, mais avec un parfait ensemble, ils déposent sur une table quelques objets puis les enlèvent, tout cela en déclamant des textes absurdes qui relèvent à la fois d’un montage réaliste et d’un jeu utopique. Le langage est une machine à montrer et à dire mais Oulipo show démontre fort bien qu’on ne peut pas le prendre pour acquis ni confirmer son bien-fondé. Le langage doit aller au-delà du langage. Et c’est en utilisant son arbitraire et ses contraintes qu’on peut en faire un moyen d’invention.
Les quatre comédiens, Carl Béchard, Pierre Chagnon, Bernard Meney et Danièle Panneton, sont impeccables. Rodés n’est pas le mot. Ils sont tous les quatre pénétrés par ce texte difficile, ces acrobaties verbales auxquelles ils doivent se livrer, ces prouesses langagières et linguistiques qui ne sont pas sans écueils. Ils sont convaincus et convaincants.
Si vous aimez le langage et n’avez pas vu ce spectacle, payez-vous la traite. Vous ne le regretterez pas, vous passerez une partie de la soirée en compagnie de savoureux stéréotypes ensoleillés d’ironie.
Oulipo Show est présenté à l’Espace Go par le Théâtre Ubu jusqu’au 12 novembre 2011
Par MC5







