Un spectacle de Laurie Anderson est toujours une expérience hors du commun. Je suis sortie de Delusion, présenté à l’Usine C, dans un état de catharsis, complètement bouleversée et ébranlée, habitée par des sentiments que peu de spectacles provoquent auprès du commun des mortels.
Et tout ça à cause de ce diable de femme, toute menue sur scène, une scène qu’elle occupe pourtant entièrement et où elle n’est accompagnée que de deux paravents, d’une pseudo-chaise et d’un écran au fond. Ce n’est pas le décor qui importe, c’est la voix, ce discours troublant que Laurie Anderson nous sert et où, l’air de ne pas y toucher, elle nous emporte et nous fait pénétrer des sphères que l’on croyait inaccessibles. C’est de magie dont il s’agit ici.
Laurie Anderson est née en 1947 et s’il y a un porte-étendard afin de convaincre que l’âge n’a rien à voir avec la décrépitude, elle en est le symbole le plus vibrant. Elle utilise toujours les techniques qu’elle a inventées dans les années 70 et 80, le violon à l’archet magnétique, les filtres pour la voix : ces instruments de musique expérimentaux qui constituent en partie sa marque de commerce. Mais le plus important c’est ce qu’elle nous dit. Elle est la seule artiste qui pratique ce que j’appellerais la provocation tranquille : elle nous parle de l’Amérique et de ses travers avec des mots simples qui véhiculent cependant un incroyable impact émotif. Je ne sais pas comment elle s’y prend, ce doit être cela le génie.
Le spectacle est émaillé de références à Moby Dick, au documentaire The Corporation , au livre Sum qui propose une quarantaine de possibilités sur ce qui pourrait nous arriver après la mort, à la lune qui pourrait éventuellement servir de dépotoirs pour les déchets de l’humanité. Laurie Anderson nous parle aussi de son chien, de l’Islande, un pays où elle a trouvé des liens insoupçonnés qui rattachent cette contrée à sa famille, d’une sculpture inachevée qui se trouve dans son loft depuis des décennies, de sa mère qu’elle n’aimait pas vraiment et qui est morte. Mais ce qui pourrait être un quotidien banal adopte avec elle des accents philosophiques et une profondeur qui, oui, fait peur mais aussi fait du bien.
Mon complice de spectacle ce soir-là a été tout aussi ébranlé et séduit, même s’il a trente ans de moins que moi. Il y a, j’en suis persuadée, des spectacles qui changent des vies. C’est ce qui nous a été donné de voir a l’Usine C. Laurie Anderson transcende tout mais elle le fait avec un tel talent et une telle intelligence qu’elle réussit à rejoindre tout le monde. Et c’est à cause de son éblouissante humanité.
Par MC5









