Le succès et l’attrait de cette pièce tiennent à l’impeccable construction dont l’a dotée Étienne Lepage que je salue bien bas et dont je souhaite voir bientôt de nouvelles créations. On ne peut que s’incliner devant tant de talent et tant de maîtrise dans le traitement d’un thème qui, pour être fascinant, a néanmoins été abordé de centaines de façons à travers le temps et l’art. Car qui ne s’est jamais demandé jusqu’où il pourrait aller s’il se retrouvait dans une situation extrême?
Alexis, un médecin, lit bien tranquillement chez lui lorsqu’un étranger entre dans sa maison et lui demande l’hospitalité, le temps que l’orage dehors cesse car cet étranger, Paul, n’a pas de parapluie. Alexis finit par accepter car Paul semble bien inoffensif quoique fort bavard et pendant une demi-heure Paul étourdit Alexis de mots et de lieux communs. Le spectateur se demande d’ailleurs où tout cela va mener sans se rendre compte que la table est mise pour un revirement machiavélique qui amène un questionnement fondamental sur ce qui fait de nous des humains, sur la nature même de cette humanité. Questions pour lesquelles d’ailleurs je ne suis pas sûre qu’il existe des réponses.
Ce très fort texte est défendu par deux fabuleux comédiens : Denis Gravereaux, qui incarne Alexis et dont les silences et les tentatives ratées d’intervenir sont remplis de non-dits dont on comprend au fur et à mesure l’importance capitale et Paul Ahmarani. (J’ouvre ici une parenthèse pour décerner à Paul Ahmarani le premier prix pour le comédien en scène le plus mal habillé de l’histoire du théâtre québécois. Je précise bien : sur scène et dans cette pièce. À la ville je ne sais pas.) Mais quel génie que ce Paul Ahmarani! Son visage à la laideur si séduisante traduit un cocktail d’émotions d’une redoutable précision et d’une formidable subtilité. Un instant il est un enfant fragile et manipulateur à qui il est difficile de refuser quoi que ce soit, la minute d’après il est le mal incarné et son expression véhicule le concept avec une telle force et une telle présence que le spectateur se trouve complètement déstabilisé et, faut-il le préciser, terrifié devant cette transformation. Un mot aussi sur l’impeccable sonorité de la salle de l’Espace Libre et sur la disposition des lieux : les spectateurs sont assis autour de la scène et sont séparés les uns des autres par des cloisons de bois, ce qui fait de cette aventure théâtrale un voyage solitaire mais où on saisit aussi l’importance de chaque mot et de chaque respiration. L’impact est d’autant plus grand. Ajoutons que la mise en scène de Sylvain Bélanger utilise cet espace pour le mieux et qu’elle est d’autant plus efficace qu’elle se fait oublier.
L’enclos de l’éléphant , dont on sort ébranlé, nous pousse à nous interroger sur qui nous sommes vraiment, sur les indicibles cruautés dont nous pourrions être capables si nous laissions tomber nos dehors policés, nos bonnes manières, notre vernis de civilisation. Jusqu’où irions-nous si la provocation, quelle qu’elle soit, faisait son chemin et débusquait tout ce qui fait de nous des êtres soi-disant civilisés. L’Histoire est pleine de ce type d’événements où des humains ordinaires, par ailleurs bons père et maris aimants se sont découverts des capacités de tortionnaires et de bourreaux. L’enclos de l’éléphant nous rappelle que la bête n’est jamais loin, et le fait magistralement.
Par MC5








