BLACKBIRD: LA CAPACITÉ D’AIMER

Blackbird de David Harrower Théâtre Prospero


À la fin des années 90 j’ai appris qu’Oprah Winfrey avait choisi pour son Club de lecture Le liseur de Bernard Schlink et qu’elle avait invité l’écrivain sur son plateau de télévision à Chicago où il devait rencontrer ses lecteurs américains. Vous vous souviendrez peut-être que le roman raconte, entre autres choses, la relation entre un jeune garçon de 15 ans et une femme dans la trentaine dans l’Allemagne de l’après-guerre. La première chose que les lecteurs américains de Bernard Schlink lui ont dit c’est qu’ils avaient été scandalisés par cette relation et qu’il s’agissait d’une apologie de la pédophilie. Bernard Schlink, manifestement ébranlé, n’en croyait pas ses oreilles et a souligné que, jamais, dans toutes les entrevues qu’il avait accordées en Europe à propos de ce roman, personne ne lui avait parlé de cet aspect du livre. Le liseur, pour lui, était un livre sur la culpabilité et, aussi, sur le pouvoir de la littérature.

Blackbird, présenté au théâtre La Veillée dans une mise en scène de Théo Spychalski amène une réflexion qui va au-delà de ce qui semble à première vue un des événements les plus traumatisants qui puissent survenir dans la vie d’une petite fille de 12 ans. Una a eu des relations sexuelles avec un homme de 40 ans, ils se sont même enfuis ensemble. Et au fur et à mesure que se déroule la pièce, on se rend compte qu’il y avait chez cette enfant, 17 ans auparavant lorsque cela s’est produit, une part de séduction, une part de volonté et que si elle a voulu trop tôt endosser un rôle de femme elle l’a fait, oui avec innocence mais aussi avec perversité. Blackbird laisse entendre que les Lolitas du monde entier ne sont pas toujours d’innocentes victimes, qu’elles se révèlent parfois aussi coupables que le séducteur de qui elles ont cherché et encouragé les avances. Mais il arrive aussi qu’on aime véritablement et profondément  à 12, 13 ou 14 ans. Alors qui est coupable? À qui la faute?

Ce sont là les contradictions qui hantent Una, qui a aimé cet homme de 40 ans, Ray, alors qu’elle était à peine pubère. L’inverse est aussi vrai : lui aussi l’aimait et avait vu en elle des possibilités et une maturité que personne d’autre n’avait encore pu déceler. Et lorsqu’elle le retrouve enfin c’est pour régler ses comptes mais aussi pour lui reprocher de l’avoir abandonnée, de l’avoir obligé à renier ce qu’il y avait de plus beau en elle, cet amour unique, intense et, oui, pur dans un certain sens.

Le texte de David Harrower est à la fois dur et tendre. Je ne peux m’empêcher de penser que les comédiens doivent être ravis d’avoir un tel matériau à se mettre sous la dent : toutes les émotions défilent devant nous et elles nous sont servies par deux extraordinaires comédiens : le toujours génial Gabriel Arcand  et la très convaincante Marie-Ève Pelletier qui, dans ce huis-clos infernal, se déchirent, se dévorent, se rapprochent, se comprennent, s’éloignent de nouveau dans un terrible ballet d’émotions qui ne peut laisser le spectateur indifférent.

On ne sent jamais la traduction d’Étienne Lepage, adéquate en tout point, et l’espace de la scène, lugubre, grisâtre et sale reflète bien, je crois, le désespoir qui habite les deux personnages et la perception qu’ils possèdent, des années après, de ces événements qui ont irrémédiablement gâché leur vie respective.

Blackbird n’est pas plus une pièce sur la pédophilie que Le Liseur n’est un roman sur le même thème. C’est de la capacité d’aimer dont on parle ici, quels que soient l’âge, l’époque ou la condition sociale. Et on peut aimer en faisant abstraction de tout cela.

Par MC5

Blackbird est présenté au Théâtre La Veillée jusqu’au 23 septembre 2011