RED STATE: PRÊCHI-PRÊCHA

Dans une petite ville anonyme de la Bible Belt, aux États-Unis, trois ados s’emmerdent et ne pensent qu’à se dépuceler. On est forcés d’imaginer qu’aucune fille de leur patelin ne veut d’eux et qu’il n’est évidemment pas dans les moeurs des adolescents américains d’aller aux putes, chose que l’on sait assez normale au sein de certaines sociétés catholiques pourtant ferventes. Bref, c’est sur le web qu’ils trouveront celle qui leur offrira de les satisfaire, et c’est ainsi qu’ils se jettent dans les griffes d’une famille de chrétiens ultra-fondamentalistes à côté de laquelle la famille Phelps semble tout à fait inoffensive.

C’est sur les bases de cette prémisse relativement chancelante que Kevin Smith (Clerks, Mallrats, Dogma) a bâti son dernier film, Red State, qui a été présenté dans la controverse à Sundance en janvier dernier et que Fantasia a choisi pour ouvrir sa quinzième édition jeudi dernier. C’est d’une première incursion dans le genre de l’horreur qu’il s’agit pour le réalisateur autrement connu pour ses comédies pince sans rire aux dialogues (et surtout aux monologues) mémorables. Ici encore, Smith se fie surtout à ses talents de dialoguiste pour faire passer son message par la bouche de ses personnages. Dans ce cas-ci, cela cause deux problèmes.

D’une part, à moins de vouloir produire un drame surtout psychologique, les longues séquences de dialogues ou de monologues sont généralement à éviter dans l’horreur, un genre qui s’asseoit généralement sur la qualité de la réalisation (choix des plans, montage, atmosphère, rythme, etc.) plutôt que sur la profondeur du texte. Or, ce n’est décidément pas sur les voies de l’horreur psychologique que s’est engagé Kevin Smith, mais sur celles d’une comédie d’horreur où les séquences d’action sont instrumentales dans la démonstration du Mal qu’incarnent plusieurs des personnages et des institutions décrites dans le film. D’autant plus que si certains dialogues sont assez troublants, la plupart d’entre eux font rire, ce qui n’est pas étonnant puisque, après tout, Smith excelle dans ce domaine.

D’autre part, on connaît les positions de Kevin Smith sur l’Église et l’État. On ne s’étonne donc plus de le voir s’attaquer à leurs symboles et Red State s’insère assez bien dans sa filmographie. Sauf qu’on le sent particulièrement émotif et sa façon d’exprimer ses opinions à travers les propos de ses personnages manquent souvent de finesse. Le fossé qui sépare les “bons” des “méchants” est si large qu’il est difficile de ne pas éprouver de malaise devant le manque d’ambiguité dans l’écriture des personnages. Dans certaines séquences maladroites, les personnages semblent presque dire “j’appartiens à tel groupe et voici mon opinion”, si bien qu’on a l’impression de visionner une vidéo éducative destinée à des adolescents et dans laquelle la carricature sert l’intérêt du message véhiculé.

Aussi intelligent soit-il, Kevin Smith n’a cependant et malheureusement pas vu l’ironie dans le ton prêchi-prêcha qu’il a donné à son film, et en voulant se distinguer des prêcheurs qu’il dénonce, il s’en est plutôt rapproché. Le regard qu’il pose sur la société américaine, son rapport avec l’État, l’Église et le terrorisme après le 11 septembre est valide et ambitieux, sauf qu’il ne parvient pas à l’exprimer de manière achevée. Son scénario, parfois assez mince, le force souvent à user de raccourcis et à élaborer des revirements (généralement drôles) pour se sortir de situations difficiles. Ainsi, si l’on juge souvent le savoir-faire d’un réalisateur par son habileté à rendre vraisemblable l’improbable, Kevin Smith, dans Red State, n’est pas en mesure de relever ce défi.

De manière générale, le film n’est pas mauvais et on rit volontiers à plusieurs blagues bien écrites et bien livrées. Sauf qu’avec Red State, Smith parvient surtout à démontrer qu’il n’a pas les moyens de ses ambitions et que si le succès d’une comédie indépendante peut reposer uniquement sur la force de quelques monologues bien ficellés, il n’en va pas de même pour une comédie d’horreur, aussi satirique soit-elle.

par Alexandre Paré