L’idée qu’a eu Benoit L’Herbier de prendre de ces chansons et de construire une histoire autour lui est venue après avoir vu la comédie musicale Mamma Mia (qui a été, dans mon cas, l’une des pires expériences esthétiques et artistiques de ma vie.
Les textes de Ferland, a-t-il réfléchi, racontent quelque chose, on devrait pouvoir trouver facilement un fil conducteur (à mon avis d’ailleurs Ferland, dans ce domaine et dans bien d’autres, se révèle supérieur à Abba n’importe quand) et la richesse des thèmes exploités ainsi que l’unité de l’œuvre devrait se prêter magnifiquement à l’exercice.
Ben, oui et non.
Oui ça marche, il y a une histoire cohérente (enfin, presque toujours) qui émerge du corpus de l’œuvre musicale : Jean-Philippe Roy, le petit roy du titre, fils d’un pianiste de bar alcoolique et d’une prostituée qui l’abandonne à sa naissance, est élevé dans des bars louches et enfumés après la mort de son père qui se serait suicidé après avoir tué accidentellement la fille de Frank, le chef de la petite mafia locale. J-P est barman chez Gerry, il est l’enfant chéri d’une faune marginale qui lui a cependant procuré de l’affection et un certain sens moral. Jusqu’au jour où Frank revient en compagnie de Simone (celle de la chanson Simone est aux hommes) et tout se complique puisque bien évidemment les deux jeunes gens tombent follement amoureux l’un de l’autre et que Frank nourrit toujours des sentiments pas très gentils envers le fils de celui qu’il considère comme le meurtrier de sa fille.
Il y aura un meurtre, un procès (très bien rendu, le procès) et J-P se retrouve en prison (Quand on aime on a toujours 20 ans, Sing Sing. Il y a de bons moments là -dedans, de belles voix, (Stephan Côté et Geneviève Jodoin sont formidables et on sait de quoi Serge Postigo est capable, il réussit même à nous convaincre qu’il a effectivement 20 ans…), des poussées énergiques et des chansons revisitées de façon fort convaincante.
Sauf que.
Parfois c’est un peu plaqué : la grandiose chanson qu’est Le chat du café des artistes tombe à plat, Normand Lévesque la chante un ton ou deux trop bas et ce qui devrait être un moment d’intense émotion ne convainc pas, mais alors pas du tout. Même chose pour la sublime Un peu plus haut, un peu plus loin interprétée par Geneviève Jodoin, qui est pourtant bien belle et bien bonne. Benoît l’Herbier s’est visiblement tortillé pour inclure ce moment de bravoure (avec un clin d’œil à Ginette Reno sur le Mont-Royal en 1975) mais la chanson ne fonctionne pas avec la texture de l’histoire et ce qui aurait dû nous ébranler et nous tirer des larmes nous laisse froid. Et je vous jure que je pleure très facilement. Et sauf pour les quelques trop rares interventions de Renaud Paradis qui incarne Ti-Noir, le naïf au cœur tendre et le seul élément comique de la distribution qui nous donne un superbe et senti Si je savais parler aux femmes, le livret passe complètement à côté de l’humour et l’ironie contenus dans les textes de Ferland. La chanson Les Bums de la 33ième avenue, un petit bijou de drôlerie et d’observation est trop rapidement évacuée, nous laissant sur notre faim.
Il y a eu des choix difficiles à faire je présume, des chansons qu’on n’a pas pu inclure. Je regrette l’absence du divin Les journalistes (allez donc savoir pourquoi, j’adore cette toune) et de la délicieuse Marie-Claire. Des chansons, tout comme La grande mélodie, que j’imagine fort bien dans la trame de ce que L’Herbier voulait nous raconter. Il y a également quelques maladresses de jeu au début, on sent les comédiens-chanteurs plus ou moins à l’aise dans leur personnage. L’aisance leur vient au fur et à mesure qu’ils acquièrent un peu de consistance mais cela laisse entrevoir une faiblesse dans la compréhension de la psychologie de ces protagonistes. À aucun moment on ne sent leurs motivations, ce qui les mène à poser les actes qu’ils posent, il n’y a que des bribes d’informations qui les expliquent et le résultat est un sentiment de superficialité, l’impression d’un potentiel qui n’est pas bien exploité. Le soir de la première il y a aussi eu des problèmes techniques et des moments où on perdait des bouts de dialogues à cause de la musique. Tsk! Tsk ! Tsk! Mais le plus grand reproche que je peux faire au Petit Roy c’est de ne pas venir nous chercher, de ne pas explorer toute la gamme d’émotions qu’on retrouve dans les chansons de Jean-Pierre Ferland. Donc c’est à moitié réussi, à moitié raté, un peu long aussi à presque trois heures de spectacle. Je fus déçue, m’attendant à mieux.
Le petit Roy est présenté au Théâtre Saint-Denis jusqu’au 16 juillet
Par MC5







