L’OIE DE CRAVAN: DIY

Les éditions de l’Oie de Cravan faisaient tout récemment paraître trois beaux livres, « les quatre-vingt-queuque-ièmes en presque vingt ans », précise Benoît Chaput, éditeur. L’un d’eux, un recueil de paroles de chansons du méconnu mais néanmoins brillant chanteur folk Michael Hurley, devait être l’occasion de faire sortir ledit chanteur de son Amérique profonde et de le ramener à Montréal, où il avait offert un merveilleux concert deux ans auparavant. Quelques semaines avant l’événement, on croyait toujours ce rêve possible, jusqu’à ce que Hurley avise : des démêlés avec la loi et l’ordre le confinent de son côté de la frontière. On n’en saura pas plus. Mince ! Le musicien Gabriel Levine (du groupe Charms), toujours souriant derrière le micro, et vraisemblablement aussi derrière le combiné du téléphone, propose à l’ami Chaput : « Je vais ramasser du monde à Toronto. J’ai des amis qui chantent, qui grattent et qui tapent sur des affaires. On va t’en faire, un show. » (Reconstitution libre de la conversation.) L’idée de faire un double lancement fait son chemin. Le premier a lieu dans la Ville Reine. Le second, c’était vendredi dernier, à la Sala Rossa. D’à propos puisque deux des trois livres lancés sont édités dans les deux langues officielles. À Montréal, Levine était entouré de musiciens d’ici et d’ailleurs, pros et moins pros, réunis dans l’allégresse pour interpréter les belles chansons de Michael Hurley.

Myriam Gendron, Annie Goulet et Marie Frankland chantant «New River Blues». Note de l’illustratrice: «L’auteure de cet article m’a payé 20$ pour la représenter sous un beau jour»

Assez gonflée pour monter sur scène avec mon ukulélé, mais pas assez pour me critiquer moi-même – y a des maudites limites ! –, j’ai préféré donner ici la parole à Benoît Chaput, le maître d’œuvre de la soirée. Condensé de l’entrevue fleurie et volubile qu’il m’a accordée au chic Romolo.

Annie : Peux-tu résumer [ha ha, résumer ! si j’avais su…] l’histoire de la fondation de l’Oie de Cravan, sa nature, sa philosophie ?

À partir de là, impossible de l’arrêter.

Benoît : Ma blonde de l’époque avait eu une bourse pour aller en Belgique réaliser un projet, et je me suis dit que j’allais en demander une aussi. J’ai dit à l’organisme que j’irais rencontrer les survivants du surréalisme. J’ai eu les sous et, rendu là-bas, je me suis dit : « Tiens, je pourrais en effet rencontrer les survivants du surréalisme. » Alors je suis allé voir la veuve de mon poète préféré, Louis Scutenaire. On bu du whisky ensemble, on a tout de suite connecté. Comme je lui parlais de la poésie que je gardais dans mes tiroirs, elle m’a dit : « Écris. Écris avec ce que tu as. C’est tout ce qui compte. »

De retour à Montréal, Chaput la prend au mot et édite donc un recueil de ses propres poèmes. C’est la fondation de l’Oie de Cravan. Puis il fait la rencontre de Frank Martel, chanteur et barman au Cheval blanc, et il édite un recueil de ses textes de chansons. Avec des images. Parce que, précise-t-il, dans ces années-là, l’édition de poésie au Québec, c’était pas beau tout de suite. Il a envie de faire des livres soignés, dans un style un peu ancien. Ils sont effectivement magnifiques, rien qu’à voir on voit bien. Et puis, toujours au Cheval blanc, Chaput rencontre Gigi Perron, bédéiste, qui lui présente Simon Bossé, et là, l’Oie de Cravan se met à éditer de la bédé.

B : Mais, pour moi, c’est encore de la poésie, tu sais. J’édite la poésie des dessins, des bédés, des chansons…

Byron Coley récite un extrait de son livre «C’est la guerre – Early writings 1978-1983»

Ensuite, ce sont des artistes américains –Thurston Moore, Mike Watt, Byron Coley, Devendra Banhardt et Michael Hurley – qui se joignent à la bande.

B : Le Conseil des Arts donne de l’argent pour qu’on édite des auteurs Canadiens. Moi, je veux publier les auteurs que je veux, peu importe d’où ils viennent. Mais je m’organise toujours pour que la marque québécoise soit visible. Les livres sont bilingues, les titres sont en français, comme le nom de l’éditeur. Ces livres-là se vendent à New York, à Toronto, et les lecteurs savent très bien qu’ils ont entre les mains un ouvrage fait au Québec. On ne s’aliène pas quand on publie des auteurs d’ailleurs ; on se fait connaître, au contraire.

A : En gros, tu donnes dans le décloisonnement des genres et des gens ; excuse la formule galvaudée.

B : Oui, c’est ça, et c’est exactement ce que j’ai voulu faire avec la soirée à la Sala vendredi dernier. L’idée d’un concert-hommage est née d’un problème : Hurley qui ne pouvait plus passer la frontière. Mais, finalement, ça s’est déroulé tout à fait dans l’esprit de Hurley et de l’Oie de Cravan : t’es là, tu aimes chanter, alors monte sur la scène avec nous, on est entre amis. C’était tellement folk, pas tant parce que les interprétations étaient toutes dans ce genre-là, au contraire, mais parce que c’était la soirée de tout le monde ! Des chanteurs plus populaires comme Hellman, avec Nadia Moss, de la gang à Godspeed, Gabe Levine, de Toronto, la traductrice Marie Frankland pour la première fois sur scène, accompagnée de ma blonde et de mon amie… Et tout ça dans cette salle mythique qu’est la Sala. C’était très important pour moi, ça.

A : La salle était pleine, tout s’est passé comme sur des roulettes. Un vrai succès, hein ?

B : Oh, moi, je pense toujours que ça va être une catastrophe. Et là, je me disais, un flop à la Sala, c’est un flop pas à peu près. Vendredi, tout a dépassé mes attentes, et de loin. On a redistribué tout l’argent aux musiciens et aux organisateurs après avoir payé la salle. Il reste plus un sou. C’est presque comme du communisme ! Ha !

Myriam Gendron, qui chante la chanson «Werewolf»

A : Communisme, peut-être, mais surtout un fort esprit DIY [do it yourself] cher aux punks, qui sont bien représentés dans ton « écurie » ! C’était un peu le mot d’ordre de la soirée, comme celui de la maison d’édition en général, non ?

B : Oui, mais attention : il s’agit pas juste de faire les choses soi-même, mais aussi de créer son propre ensemble de valeurs. Michael Hurley représente ça pour moi. Il n’a jamais voulu faire comme les autres. Dans ce concert de vendredi, on a entendu les voix uniques de chacun résonner ensemble… Mon dieu, on va pleurer, bientôt !

A : Non ! Au lieu de ça, parle-moi brièvement de chacun des livres qui étaient lancés. En commençant par celui de Jeff Ladouceur, qui a un peu été l’oublié de la soirée.

B : Ben oui, pauvre lui, il pouvait quand même pas monter sur scène pour mimer ses dessins ! C’est le troisième livre que je publie de lui. Son univers est de plus en plus cohérent, dérangeant, angoissant. Comme la vie. La vie, c’est angoissant. Tu trouves pas, Annie ? Tout va bien, pis là on meurt. Oh man… [rires]. Bon. Le livre de Byron, c’est celui d’un bum. Des textes d’un jeune punk baveux qui se permet de rire de tout, un critique rock qui va chercher du côté du jazz, du folk…

A : Un gars qui décloisonne, encore, tiens ! Il reste le livre des chansons de Hurley. Ça, ça m’intrigue. C’est tout sauf exhaustif. Comment as-tu fait ta sélection ?

B : J’ai rien fait du tout. C’est le seul livre qu’il ait été possible de faire avec lui. Un jour, il m’a envoyé son manuscrit, et c’est ça qui était ça. Pas question que ce soit autre chose. Moi, j’en aurais publié deux fois plus, de chansons, mais c’est lui qui a décidé. C’est un des grands poètes sauvages de l’Amérique, Hurley. Il y a quelque chose de fort dans ses paroles, quelque chose que j’ai du mal à comprendre.

A : Justement, comment as-tu abordé l’exercice de la traduction avec Marie Frankland ?

B : Eh bien, on a commencé par une première version où on a traduit tout ce qu’on comprenait d’emblée. Puis on a bûché pour débroussailler le reste. Ç’a été long. On a souvent demandé à Michael lui-même, mais souvent ça obscurcissait les choses plus que ça ne les éclairait. Le maudit, il fait semblant qu’il comprend pas ce qu’il chante ! Au bout du compte, on a opté pour une traduction axée sur le rythme et les sonorités, belle à lire. Le livre de Byron Coley, c’était tout à fait autre chose. Son écriture est rough, d’un niveau de langue qui n’existe pas en français. Ça donne quelque chose d’assez choquant, mais on a tenu à garder cet aspect.

Alors qu’on s’apprête à se quitter, la musique de Devendra Banhardt, avec qui Benoît Chaput développe un projet de livre illustré depuis des années sans savoir si ça va aboutir un jour, se fait entendre au Romolo.

B : « Oh ! All of the animals. » Dis aux lecteurs de surveiller ce livre-là de près. Il faut garder une sorte de foi mystique ; ça va ben finir par sortir !

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Pour surveiller tout ce qui vous intéresse des activités de l’Oie de Cravan, ou pour vous procurer l’un de ses magnifiques livres, consultez www.oiedecravan.com.

Livres célébrés :
«C’est la guerre – Early writings 1978-1983» de Byron Coley ; «Paroles de chansons» de Michael Hurley ; «Holy Moly» de Jeff Ladouceur
Musiciens célébrants :
Gabriel Levine + Jessica Moore + Matt « Doc » Dun + Keiko Devaux ; Myriam Gendron + Marie Frankland + Annie Goulet
(oui oui, moi-même) ; Marcus Lobb ; Thomas Hellman + Emily Clepper ; Nadia Moss + Jessica Moss ; Justin Karas + David Sheppard.

par Annie Goulet / illustrations par Agathe BB