BUKE AND GASS: VIVE LA DIFFÉRENCE


Mardi passé, ma blonde de deux ans m’a quitté. Je ne suis pas vraiment fâché contre elle, même si c’est une sale chienne qui chie sur mon coeur, même si elle est cruelle comme Ben Laden et me trompait sûrement depuis cinq mois. Un midi de cette semaine, au travail, à la table où mange la gang de gens qui n’ont pas d’autre gang, on m’a dit (à demi-mot puisque ces losers timides ne sont pas des brutes, quoi qu’on en dise) que c’était parce que j’étais moche et que je devrais peut-être essayer de nouvelles choses. Je me suis donc fait une liste d’actualisation, chose qui devrait très bien m’aller puisque je suis actuaire, pour cause évidente d’allitération.

Liste d’actualisation
- Essayer les fixis (sorte de vélo)
- Acheter plus de gâteaux au Cocoa Local, sur Parc (C’est la mère de mon ex qui me disait tout le temps que si je voulais l’impressionner, je devrais lui en apporter. Qu’elle brûle en enfer)
- Arrêter de jouer au cartes Magic
- Essayer le indie-rock
- Arrêter de rentrer mes polos dans mes pantalons (à commencer tranquillement, d’abord dans les lieux où personne ne me connaît)

Je m’aventurai donc le vendredi suivant hors de mon condo de Lachine pour aller au show de Pat Jordache, Buke and Gass et tUnE-YarDs à la Sala Rosa, dans l’intimidant quartier du Plateau. Je n’étais jamais monté aussi haut sur la rue St-Laurent (au nord de la rue Mont-Royal!) et je fus fort heureux de constater qu’il y avait des places de stationnement disponibles à moins de trois blocs de la salle. J’arrivai par contre beaucoup trop tôt et c’était apparemment une assez bonne raison pour me refuser l’entrée. Je décidai d’aller en face prendre une bière. C’est sur la terrasse de cette Casa Del Popolo que je rencontrai Aron et Arone, les membres de Buke and Gass. C’était les gens les plus gentils que j’aie rencontrés en 2011. Ils fabriquent eux mêmes avec grande expertise tous leurs instruments (voir le schéma explicatif ci-bas), même les pédales d’effets et les amplis, qui, soit dit en passant, doivent être très difficiles à faire assurer. Lui joue d’une impressionnante guitar-bass (Gass) faite à partir d’une ancienne carrosserie de Volvo (voiture notamment très sécuritaire); et elle, un ukulele baryton (Buke). Aron c’est le gars, et Arone c’est la fille.

NOMAG: Étant américains, vous n’avez sûrement pas entendu parler de Guy Turcotte, cet homme qui a tué ses deux enfants parce qu’il était incapable de supporter qu’ils se fassent aimer par le nouvel homme de son ex.

Aron: Wow. Et c’est arrivé à Montréal?

N: Pas loin. Vous-êtes vous déjà fait domper?

Aron: Oui.

Arone: Ben… oui.

N: Quelle-est la pire réaction que vous ayez jamais eue face à une rupture?

Aron (regardant Arone): Pour vrai? C’est sérieux cette question?

Arone (avec un sourire en coin): Non. Pour les deux. Non. Nous sommes beaucoup trop rationnels et nous réagissons toujours avec calme et sérénité. Prochaine question.

N: (…) Pas de problème. Pourriez-vous me décrire le style de gens qui vient vous voir live et me donner des conseil qui pourraient m’aider à les cruiser?

Arone: Ça sera difficile de les cruiser, la plupart des filles sont là pour Aron.

Aron: C’est pas vrai. Elles sont toujours en train de te regarder toi.

Arone: Pas du tout, tu te rappelles à Chicago? Ses yeux étaient rivés sur toi du début à la fin… et elle était asiatique.

Arone: Mais pour répondre à ta question, je crois que tu devrais écouter Radiolab et leur parler de science, je crois que ça les impressionnerait.

N: Radiolab?

Aron: Je ne crois pas qu’ils connaissent Radiolab au Canada. C’est une des meilleures émissions de NPR; il traitent de philosophie, de psychologie, de science et de trucs comme ça, mais c’est à propos de la sono et c’est très… composé. C’est extra.

N: La science? Pour de vrai? J’aime bien la science!

Arone: Oui, c’est une bonne idée. Surtout si tu recherches une fille vraiment cool. Elle aimerait ce genre de truc. Et tu devrais rire à tout ce qu’elle dit.

Aron: Oui. Mais pour une p’tite vite, j’suis pas sûr.

N: C’est noté. Vous habitez à Brooklyn…

Arone: Moi oui. Aron a aussi une maison au nord de New-York. À Hudson.

N: Hmm. Est-ce qu’il y a beaucoup de filles hipster à Brooklyn, et comment devrais-je m’y prendre pour me les ramener?

Aron: Ah. Ça c’est une bonne idée. Les filles de Brooklyn sont faciles. Tu devrais aller à Brooklyn immédiatement pour te pogner des filles.

Arone: Les filles de New-York cherchent toutes quelque chose de spécifique et sont donc toutes des blondes horribles.

Aron: Des blondes horribles.

Arone: Il y a trop d’options à New-York. Et si tu ne match pas exactement (elle claque des doigts), il n’y a aucun moyen que tu puisses sortir avec elles. Tu pourrais peut-être te les ramener, mais si tu veux quelque chose à long-terme tu devrais plutôt aller à Hudson.

Arone: Mais tu ne veux vraiment que te trouver une nouvelle fille? Tu ne veux même pas essayer de reprendre avec ton ex? Je pense que ça pourrait être une bonne idée.

N: Elle m’a brisé le coeur. Mon plan est plutôt de devenir cool et de m’en trouver une autre.

Aron: Si tu veux être cool, tu devrais te promener sur un vélo fixed-gear avec des pantalons vraiment serrés et une ceinture blanche.

N: Une ceinture large?

Aron: Oui. Une large ceinture blanche.

Arone: Mais tu devrais plutôt trouver un fille qui t’aimera pour qui tu es. Une fille à ta firme d’actuariat ou l’endroit où tu as dit que tu travaillais. Je suis sûre que tu sauras trouver chaussure à ton pied.

Aron: Je suis d’accord. C’est certainement ça la meilleure idée.

Qui aurait cru que l’actualisation pouvait être aussi gênante? Je devrais plutôt être aussi gentil et souriant qu’eux. Tenter de les émuler, en quelque sorte.

De retour à la Sala, je pris une deuxième bière que je notai dans mon carnet de budget. Il me resterait donc assez d’argent pour plusieurs autres puisque ces deux bars offrent l’alcool à des prix ridiculement abordables, comparé au Rouge ou au Buonanotte. La salle était pleine et je ne vis personne d’autre avec du gel dans les cheveux.

L’auteur découvrant la culture Indie Rock du Plateau

Le premier band était bon. M. Jordache a une voix profonde qu’il utilise avec brio. Mon regard se tournait constamment vers le batteur qui semblait possédé par le démon du beat, comme c’est souvent le cas avec cette espèce. Houpe-là houpe-là. Ses épaules dansaient staccato et les yeux fermés au milieu de son visage crispé témoignaient de son amour passionnel pour ce qu’il jouait. Je notai qu’il était certain que je n’avais pas ce genre d’amour pour mon boulot et que je devrais m’y efforcer.

Ensuite venait Buke and Gass. Je m’éloignai un peu du stage pour éviter qu’ils me reconnaissent. Leurs tounes sont les choses les plus loin de mon Rock Détente que j’aie jamais entendues. Arone chantait si bien, avec tant d’émotion, et ils réussissaient parfaitement à nous inclure dans leur complicité, de sorte que pendant leur set je me sentais un peu moins seul. C’était de toute beauté.

Oh là là. TUnE-YarDs. Quelle virtuosité. Si vous en avez la chance, allez les voir live. Ça vaut la peine en titi. Tout en arborant du début à la fin un des plus beaux sourires de tout les temps, Merrill crée et jongle avec des rythmes qu’elle loop devant nos yeux, tout en atteignant avec sa voix des registres crus impossibles. Quoique je ne puis en être certain, je pense avoir remarqué qu’un jeune homme refusait de danser. C’est dire que tout le reste de la salle s’en donnait à coeur joie. Quel plaisir. J’oubliai un moment mon marasme, ainsi que ma quête d’amour, et je leur en serai longtemps reconnaissant. C’est peut-être ça, un show réussi. Un show où lorsqu’on nous chante que tout sera ok et que tout sera all right, on le croit sans sourciller et on se perd, avec le reste de la foule pour être tous ensembles pendant quelques minutes. Merci tUnE-yArDs.

Je ne me suis pogné personne, mais c’est correct. Une autre fois. J’avais fait mon lit vraiment serré et je m’imaginai être dans un band et renter coucher à l’hôtel. J’ai rêvé à des chats.

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par Alexandre Laurin / photo Raphaël Ouellet / illustrations Agathe BB