La pluie tombe sur les Montréalais, qui récupèrent péniblement après leur longue soirée à célébrer en quantité et en qualité l’anniversaire d’On-ne-nommera-pas-de-nom-mais-il-travaille-pour-Nomag. C’est dimanche, on va se remettre au travail demain. Jenn Wasner et Andy Stark, les deux membres de Wye Oak de Baltimore, mangent tranquillement leur sandwich dans une salle vide en attendant que leur promoteur leur donne la permission de chanter. On ne va quand même pas faire ça devant quatre personnes. Votre humble reporter tète son Perrier, pour dire la vérité en rêvant de se mettre au lit.
Pourtant, la salle (petite,certes) se remplit lentement mais sûrement, et, avec une heure de retard prévisible, le concert commence. Ç’aura valu la peine d’attendre, il n’aura fallu qu’un peu de temps au monde pour se dire que, bof, on n’est pas fait en chocolat. Callers (http://www.myspace.com/callers) montent sur scène et, pendant un set particulièrement consistant, offrent une performance inspirée, d’une musique unique et maîtrisée, difficilement qualifiable, oscillant entre indie rock et r&b. Saluons surtout la très belle voix de Sara Lucas, qui est en soi le pont entre tous ces styles. Avec sa gestuelle étrange et ses expressions énigmatiques, elle arrive à transformer des lignes mélodiques à la Nora Jones en une musique presque lynchéenne. Je réécouterai avec attention ce band qui, pour le moins, me sort de ma zone de confort. Le groupe poursuit la tournée pour une poignée de dates avec Wye Oak avant de rentrer à New York (ils précisent : Brooklyn.) Jenn, sirotant sa bière à l’abricot au bar, lip-synch toutes les chansons de Callers avec un regard plein d’émotion. Ils s’aiment, ça va être triste de se quitter.
Puis c’est à elle de monter sur scène, avec le batteur Andy Stark, version jeune hipster de Rick Moranis (la comparaison est absolument inutile, mais je ne peux m’en empêcher, surtout que la veste à manches chauve-souris de Sara Lucas m’a ramenée tout droit à l’époque de Honey, I Shrunk the Kids). Une quinzaine de minutes à brancher ceci dans cela, à tester la pédale un, deux, trois, quatre. J’aime ces salles intimes qui forcent les bands à s’exposer avant que le show commence, ce ballet absurde où il faut garder le quatrième mur encore intact, même si au moment de jouer pour vrai l’éclairage restera le même (y a que deux spots ; au test de son, c’est déjà as good as it gets).
Je vous ai parlé de la performance de Wye Oak en ouverture du concert des Decemberists, en janvier dernier. J’avais décrit leur attitude sur scène ainsi : « tout élan et honnêteté ». C’est encore par ces mots que je qualifierais leur performance de ce dimanche, ce qui m’amène à digresser.
Aller voir Wye Oak ce soir me fait penser à plusieurs égards au fait d’aller voter au fédéral dans trois semaines. (Ouf. Voyons où cette métaphore nous mène.) C’est la deuxième fois en peu de temps, ça risque de passer du pareil au même, mais par devoir (que ce soit envers la patrie ou envers Celui-qui-travaille-pour-Nomag), on va y aller quand même. C’est la première fois qu’on a l’impression que le NPD représente une alternative sérieuse aux partis traditionnels ; c’est aussi la première fois que Wye Oak se produit ici en tant que band principal. Jenn le fait remarquer assez vite, et remercie tout le monde de leur avoir accordé sa confiance et d’avoir bravé le temps pour venir les voir, eux, dans cette salle qui est la plus petite dans laquelle ils aient joué à Montréal (Sala, Il Motore, et l’Olympia en janvier !). Mais ils auraient encore quelques croûtes à manger pour offrir un headline digne de ce nom : si en concert ils se débarrassent du son un peu naïf et propret de l’album (Civilian, autoproduit mais pris sous l’aile de Merge), pour donner plus de force et de distortion à leurs chansons, leur présence sur scène témoigne toujours d’une timidité – charmante – qu’il faudra néanmoins transcender un jour. On aime l’humilité, mais pour gagner la foule (mélomanes ou électeurs), il faudrait au band comme au parti un peu plus de poigne et de maîtrise.
Ça vaut ce que ça vaut. Reste que Wye Oak donne chaque fois l’impression de s’améliorer ; à deux mois de leur dernier concert ici, ils ont déjà un set plus varié, plus mordant. Ils ont aussi rameuté pas mal de fans qui entonnent les chansons, brandissent les poings en marquant le rythme et en redemandent. Il faudra les suivre de près et voir comment leur son mature. Pour le moment, la structure des chansons reste un brin trop prévisible, et la voix, surtout dans les graves, un brin incertaine. (Mentionnons que la chanteuse a perdu la voix quelques jours auparavant et a dû faire de gros efforts de mutisme pour pouvoir jouer ce soir. On ne le lui reprochera certainement pas.) Souhaitons simplement qu’ils ne perderont pas dans le processus cette énergie fort sympathique qui m’a encouragée à les faire poser devant ma caméra après le concert : avec une joie manifeste, ils remontent sur la scène et échangent les instruments, Jenn me montre ce dont elle est capable à la batterie, Andy tient la guitare assez haut pour qu’elle entre dans le cadre, ils font le même sourire tannant. Ça va ? C’est tout ? Oh, ok, dommage, c’était marrant, qu’ils font.
Par Annie Goulet










