20 NOVEMBRE: BELLE JEUNESSE

Il y a eu Polytechnique, il y a eu Dawson, Columbine, Virginia Tech. En Allemagne aussi c’est arrivé. Le 20 novembre 2006 un jeune homme de 18 ans est allé à l’école secondaire qu’il avait fréquentée et a ouvert le feu sur les étudiants et les professeurs. Il a blessé huit personnes avant de se suicider.

Lars Norén a pris connaissance du journal intime de Sebastian Bosse, et il a écrit un monologue à partir de cela. Et comme j’aime beaucoup lorsque l’art nous interpelle et nous fait réfléchir, je crois que ce texte, en disant l’indicible, nous aide à mieux comprendre l’incompréhensible. Ce qui nous mène aussi à un questionnement sur les valeurs que nous véhiculons et que nous transmettons à notre belle jeunesse.

Christian Lapointe, avec son regard hanté, se révèle remarquable et extrêmement dérangeant dans son rôle. C’est lui qui tient la pièce sur ses épaules et il s’en acquitte avec un brio et une intensité dont je me souviendrai longtemps. Le décor dépouillé, la scène nue, l’éclairage violent qui ne permet pas au spectateur de se réfugier dans une pénombre accueillante contribuent à l’effet de promiscuité et au malaise palpable qui s’installe dès le début : il n’y aura pas de quartier dans ce spectacle et personne n’en sortira indemne. (Sauf peut-être le type qui envoyait des messages texte pendant la représentation. Personnellement je prône le retour des ogres pour décourager ce genre de comportement.) La mise en scène de Brigitte Haentjens, à la fois très intériorisée et très physique se révèle d’une redoutable efficacité : on a en même temps peur et pitié de ce personnage et je crois que c’était là le but recherché : comprendre, en autant que faire se peut, ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui accomplit un tel acte.

Heureusement ce n’est pas une autre pièce ressassant les confidences narcissiques d’un psychopathe. Le 20 novembre fait état de ce désarroi existentiel que certains êtres ne peuvent maîtriser, de ce vide à l’intérieur impossible à combler. Bien sûr que : la société de consommation, l’engrenage de la vie, le métro-boulot-dodo, la tentation de se définir à partir de ce que nous possédons. Et bien sûr qu’après avoir travaillé pendant 40 ans, c’est la retraite et la mort qui nous attendent au bout. Sebastian refuse tout cela. L’école, pour lui, a été un cauchemar quotidien où il était l’objet du sarcasme, des moqueries et du rejet. Il se dit désolé pour ses parents et pour son frère et sa sœur qui ont fait ce qu’ils ont pu. Dans un moment de vulnérabilité, il confie qu’il n’a jamais eu de chien et que les chiens are the best human beings. Et il ne trouve rien d’autre que la violence et le suicide pour se sortir de ce terrible engrenage, de cette vie sans amis et sans amour.

Sebastian n’a pas compris, peut-être parce qu’on ne lui a jamais dit, qu’il est possible d’avoir une vie qui nous satisfasse, de trouver quelque chose de significatif dans un travail qui nous met en contact avec d’autres humains, de se rendre compte que nous sommes ici pour une raison et que même s’il n’y a rien après, acquérir la certitude que nous pouvons contribuer à un joli souvenir, soulager une petite misère, amener un léger changement , tendre une perche, laisser une trace.

Il faut comprendre cela pour ne pas se tuer. Avoir un chien est bien aussi.

Le 20 novembre est présenté au Théâtre de la Chapelle jusqu’au 26 mars 2011. Une production de Sibyllines.

Par MC5
Publié le 12 mars 2011