THE DECEMBERISTS: RÉCRÉATION

Une soirée qui commence par une dégustation du meilleur poulet Général Tao de Montréal (ça fait des années que je suis à sa recherche, et le voilà enfin, à la Noodle Factory, rue St-Urbain coin De la Gauchetière), c’est bon signe. Et ça se poursuit avec la performance puissante de Wye Oak, tout élan et honnêteté – ils polissent leurs arrangements en évitant toutes les fioritures, mais montrent une joie particulière à lâcher leur retenue et à appuyer sur la pédale de distorsion ; ça ne deviendra pas mon band préféré, mais je vais downloader le E.P., tsé, pour encourager ! Jusqu’ici tout va bien.

Puis, en pleine noirceur, c’est la voix (enregistrée, bien qu’on nous assure du contraire) du maire de Portland (Oregon) qui inaugure le joyeux cabotinage qui mènera le reste du concert : « Gens du parterre, envoyez gentiment la main aux gens du balcon. Gens du balcon, répondez-leur par un Bronx cheer bien senti. Maintenant, tournez-vous vers votre voisin de droite et faites connaissance. » Colin (pas Meloy, là), un compatriote scribouillard, me serre la main joyeusement. « Nice to meet you ! » On n’est pas étonné, après ces préambules, d’entendre les Decemberists ouvrir avec la populaire et amusante The Sporting Life, annonçant une set-list généreuse tapant allègrement dans tous les albums (sauf Castaways and Cutouts, malheureusement).

Soupir de soulagement de tous ceux qui ont vu leur concert à Osheaga 2009, où la formule trop restrictive avait paru frustrer le public autant que le groupe, qui s’était limité à jouer The Hazards of Love sans interruption, même pas pour dire bonjour. Soulagement égal à celui de constater que les Decemberists ont mis de côté leurs velléités prog-concept – pas que ce n’était pas réussi (The Hazards of Love est un album ambitieux et maîtrisé), mais ç’aurait pu mal tourner. Avec The King is Dead, ils reviennent à leurs anciennes amours : pur folk, refrains puissants, mélodies taillées sur mesure pour la toujours sublime voix de Colin Meloy, qui parmi d’autres talents possède celui, indéniable, de divertir.

Certains snoberont sa propension à faire participer la foule (nous faire taper des mains n’est pas assez : il faut qu’on chante, qu’on mime, qu’on se déplace, qu’on interagisse), mais il faut bien admettre que l’ambiance de camp de vacance qu’il réussit à créer est grisante. Et on sent bien que le plaisir est partagé. L’ancien président du club de français au junior high s’adresse à nous dans la langue de Molière du mieux qu’il peut, pas pour nous flatter dans le sens du poil, mais bien parce que ça lui plaît de le faire. Et s’il se targue d’avoir un fan club éduqué et lettré, il se fait visiblement un plaisir de lui offrir une récréation.

Il n’en demeure pas moins que le spectacle qu’il offre est sustentant sur bien d’autres plans. On se rappellera la somptueuse The Island, l’ironique Los Angeles I’m Yours, l’exaltante Rake’s Song et d’autres interprétations magnifiquement portées par la voix de Sarah Watkins, qui en terme de présence sur scène semblait avoir du mal à s’intégrer au groupe, mais qui a montré au fil de la soirée de plus en plus d’aise.

Et quand ça se termine par une bonne bière gratis à la Casa, ça donne, en somme, une soirée réussie qui valait la peine de braver le froid. La di da.

Sur la direction artistique du groupe : pour ceux que leur graphisme lyrico-chic émeut, une version coffret de luxe de The King is Dead est offerte sur decemberists.com, qui contient entre autres de magnifiques Polaroids prises durant la conception de l’album. Enfin, ça, c’est pour le fan club éduqué ET argenté.

par Annie Goulet