Je me demande s’il ne manque pas, parfois, à des éditeurs, des réalisateurs ou des metteurs en scène un brin de lucidité. Il me semble que quand quelque chose est mauvais, on s’en rend compte. Et qu’on essaie de corriger la situation, de l’améliorer, de donner au public un produit de qualité. Les chefs-d’œuvre ne courent pas les rues, on s’entend. Mais il y a quand même beaucoup de satisfaction à retirer du résultat honnête d’un travail commun qui vise à divertir et/ou à faire réfléchir. Monique Duceppe, visiblement, manque de lucidité. Non seulement elle livre une mise en scène molle et sans colonne vertébrale, elle gâche ce qui aurait pu être un bon moment de théâtre en adjoignant à deux excellents premiers rôles deux rôles secondaires joués par des comédiens sans talent.
Commençons par les bons coups : Guy Jodoin et Stéphane Bellavance sont convaincants, drôles et touchants dans les rôles d’ Elling et d’Eric Bjarne. Respectivement mythomane et débile, ils incarnent deux fous qui doivent réintégrer la société dans le cadre d’un programme gouvernemental norvégien. Parce que ça se passe à Oslo. On les suit à travers les écueils de ce programme de réinsertion, parfois démunis, parfois créatifs, devant pallier leur absence d’habiletés sociales en déployant des trésors d’inventivité. C’est comme si on avait sorti Laurel et Hardy de l’asile : l’hilarité s’ensuit mais ce n’est pas non plus toujours drôle. Elling et Eric Bjarne vivent aussi des moments de désarroi et de découragement. Et bien que l’histoire de leur réinsertion comporte une majorité d’événements invraisemblables, on a toujours peur qu’ils soient la proie d’êtres sans scrupules, on craint continuellement qu’ils fassent des gaffes irréparables et on ne peut s’empêcher de vouloir qu’ils réussissent envers et contre tous à mener une vie qui s’approche de la normalité.
Mais qu’est-ce que la normalité, justement? Elling et Eric Bjarne rencontrent des êtres marginaux, qui pourraient franchement être catalogués comme aussi fous qu’ils le sont. Et les observations de nos deux zigotos sur le monde qui les entoure et sur cette fameuse « normalité » qu’on veut les voir endosser sont de temps à autres d’une redoutable acuité. Mais notons que cet aspect de la pièce ne décolle pas et cela tient à l’effroyable rupture de ton qui se produit lorsque Jodoin et Bellavance se retrouvent face à d’autres personnages.
Quand même, Gabriel Sabourin, en travailleur social surmené se tire honorablement d’affaire. On ne peut pas en dire autant de Mireille Deyglun et de Donald Pilon qui sont des insultes à l’intelligence des spectateurs et au prix qu’ils ont payé pour leur billet. Mireille Deyglun endosse quatre rôles, l’infirmière, la serveuse, la jeune femme enceinte et une poétesse, Donald Pilon joue le poète connu qui n’a rien publié depuis des années. Les deux sont tellement faux et nonchalants qu’on se demande ce qu’ils font là -dedans. J’imagine qu’ils se disent vers 19 heures, tiens il faut que j’aille jouer au théâtre. Ils entrent en scène, disent leurs répliques n’importe comment, sans aucune conviction, pour se débarrasser de cette corvée. J’ai vu des scénettes de cinquième année du primaire où les enfants étaient plus convaincants.
Et le décalage est tel entre eux et les personnages principaux que j’avais pitié de Guy Jodoin et de Stéphane Bellavance, forcés qu’ils sont d’être sur une scène avec des comédiens d’une telle médiocrité. Il en résulte une rupture de ton entre le jeu des protagonistes et les moments les plus réussis sont ceux où on ne retrouve que les deux personnages principaux entre qui existe une véritable chimie et qui réussissent à rendre formidablement les moments tendres ou touchants qui parsèment de temps à autre leur désolant quotidien.
Il demeure qu’Elling n’est pas une grande pièce et qu’à deux heures 45, le spectacle est un peu long. Si on avait coupé les lamentables performances de Mireille Deyglun et de Donald Pilon on aurait sauvé du temps. Et donné davantage de place à un thème, celui de la maladie mentale et de sa perception dans notre univers, qui vaut la peine d’être exploré.
Elling d’Axel Hellstenius et Petter Naess est présenté au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 26 mars.
Par MC5Publié le 26 février 2011








