Lire un récit de voyage c’est généralement aussi abstrait que de regarder une émission qui décrit les tanins soyeux et la large palette aromatique d’un vin. Le voyage est une expérience sensorielle qui ne peut que se vivre. Avec ses kyrielles de couleurs, ses parfums enivrants et ses paysages à couper le souffle : le langage lié au voyage escamote trop souvent la réalité. Il est temps de le voir avec un peu plus de réalisme, les souvenirs de voyage sont généralement plus beaux au retour.
Pour entamer cette discussion, nous devons préalablement définir le concept de voyage. Entendons-nous pour aborder le voyage comme une expérience de vie redéfinissant la routine pour une période de temps déterminée en impliquant une quête pour se nourrir, se loger et se divertir. Vous aurez donc compris que le sujet ici traité exclus les escapades planifiées, organisées et aseptisées où tout-est-inclus et où l’unique déconvenue est de commander un drink sans glace afin d’éviter d’attraper la turista.
Le changement d’habitude peut souvent s’avérer pénible malgré ce que l’on tentera de se faire croire à posteriori. La tolérance à l’incertitude n’est pas naturellement donnée à tout le monde et il peut être déroutant de ne pas savoir ce que l’on est en train de
manger. Même pour le plus téméraire dégustateur de restaurants exotiques, les nouvelles entreprises gustatives et texturales peuvent s’avérer troublantes. Il y a de ces concepts gastronomiques qui n’ont pas su s’exporter et en y goûtant, tout s’explique. Quant aux mesures de salubrité, elles peuvent étonner lorsqu’elles sont visibles ou surprendre à retardement, notamment avec des conséquences que nous nommerons ‘nature diverse’ (pardonnez la litote) qui hypothèqueront les activités de la journée.
Pour le logement, une stratégie largement répandue consiste à tenter de minimiser les situations inconnues qui nous attendent en se référant aux critiques anonymes du «Trip advisor» ou en suivant le chemin tracé par un «Lonely planet». On se rend vite compte que les couchers de soleil sont toujours plus beaux en vrai qu’en photo et que c’est généralement le contraire pour les chambres d’hôtels. Avec le temps, on ne s’étonnera plus de partager son lit avec puces, punaises, fourmis et autres bestioles exotiques.
Un voyage assez long (pas le tour du monde en 80 jours) oblige à avoir d’autres loisirs que les déplacements, la recherche de logement et la prise de photo de monuments touristiques. Ça semble difficile à croire mais les journées peuvent être longues quand on n’a aucune obligation. L’équilibre entre le farniente, le shopping de babioles inutiles et la recherche de nouveaux amis n’est pas chose facile. J’ai souvenir d’être devenue accro au courrier du cœur quotidien du Times of India, de m’être remise à faire des bracelets d’amitié (j’avais arrêté à l’âge de 11 ans) et d’avoir participé à d’intenses tournois de jeux de société. Tout ça au nom de quels clichés? Se perdre pour mieux se retrouver, sortir de sa zone de confort, explorer de nouveaux horizons, s’ouvrir au
monde, découvrir la vie.
Finalement, souvenons-nous que parfum enivrant veut souvent dire que ça pue et un paysage à couper le souffle implique souvent un trajet de bus de huit heures dans une route sinueuse où le klaxon remplace les freins, assis sur les ressorts d’un banc infesté de puces aux côté d’une paysanne édentée et de son bébé qui régurgite sa portion de chips de bananes plantains.
Un récit de Sophie.








