BAR: PETITE BIÈRE, PETIT PAIN

Après Il Campiello, le Théâtre de l’Opsis poursuit son cycle italien avec Bar de l’auteur sicilien Spiro Scimone: une réussite à tous les points de vue.

Nino et Petru sont des paumés. Mais des paumés qui rêvent d’une vie meilleure. Sans instruction et sans culture ils se tournent vers des moyens disons, parallèles, pour pouvoir accéder à quelque chose de mieux. La pièce de Spiro Scimone leur donne la parole, à ces gens qui d’habitude n’ont pas de voix, que personne n’écoute jamais, que personne ne trouve intéressant et le résultat transcende leur réalité et la nôtre du même coup.

Les deux comparses se retrouvent à l’arrière du bar où travaille Nino. Un bar qu’on devine miteux. Nino rêve de travailler dans un endroit où il pourra faire des apéritifs, Petru rêve d’un travail qui lui permettra de subvenir aux besoins de sa famille. Pour ce faire ils s’acoquinent avec Gianni, qu’on ne voit jamais mais qu’on devine comme le parrain mafieux se livrant, souvent avec la complicité des autorités, au chantage et à l’extorsion et à des actions pas nettes qui en font le personnage le plus influent de cette petite communauté. Nino et Petru sont nonos. Et ils ont tout à perdre à côtoyer un tel personnage qui va les dépouiller de tout, y compris du peu de dignité qui leur reste. Mais leur naïveté et leur candeur les rendent d’autant plus attachants. Et on devine parfaitement, à travers les propos banals qu’ils échangent en buvant un dernier verre, que leur vie est un retentissant échec dont ils ont parfaitement conscience. Les ambitions qui les habitent n’ont rien d’extravagant, ils voudraient une vie un petit peu meilleure, mais même cela leur est refusé, destinés qu’ils sont à mourir dans la médiocrité.

Mais on les aime. Et le fait que ces personnages soient desservis par deux excellents comédiens n’y est pas pour rien: Pierre-François Legendre et Marc Beaupré, maquillés un peu comme des clowns auguste et blanc et non sans évoquer Vladimir et Estragon d’En attendant Godot, sont parfaitement justes et rendent à merveille le désarroi et la tendresse qui hantent les personnages. Le décor et la mise en scène sont parfaits, rien de trop pour nous distraire du propos. On rit bien sûr à leurs répliques qui sont parfois d’une drôlerie irrésistible mais il y a sous tout cela un grand désespoir auquel on pense encore après avoir quitté la salle du théâtre Prospero.

Je ne connaissais pas cet auteur, Spiro Scimone, et pour moi qui adore les romans d’Andrea Camilleri, un autre écrivain sicilien, il s’agit là d’une merveilleuse découverte. Je me demandais si Scimone, comme Camilleri, écrit en dialecte sicilien car on entend, même dans la traduction française, une musique bien particulière, un accent unique à cette région d’Italie et que, Dieu merci, des écrivains nous font découvrir. La beauté de la chose étant qu’au-delà des accents, des lieux ou des personnages, le propos est universel et nous rejoint infailliblement. Ne vous privez pas du plaisir existentiel de Bar.

Bar est présenté jusqu’au 5 février au Théâtre Prospero.

par MC5 / photos Lydia Pawelak