Hiver 2011: les Disques Pluton nous préparent une série d’évènements autour du film «érotico-mélo» Après ski, quarante ans après sa parution. Heureusement, ce n’est pas le quarantième de ce long métrage merdique qui est au centre des activités qui prendront place au Blue Sunshine et au Divan Orange dans les prochaines semaines, mais plutôt la réédition de l’épatante trame sonore de ce film devenu célèbre par la faute d’un clergé trop zélé: le funk québécois est au programme.
Après ski – film inspiré d’un roman «cochon» de Philippe Blanchont – s’inscrit dans une tendance axée sur la «sexploitation» de la petite québécoise. Ce premier long métrage de fiction du documentariste Roger Cardinal raconte l’histoire d’un moniteur de ski qui se prête aux jeux de la séduction et de la persuasion afin de déculotter des jeunes femmes avides de sports d’hivers. Il est inutile de s’attarder sur le scénario puisque le tout n’est qu’un prétexte pour morceler le corps des jeunes skieuses et offrir aux québécois des fesses dans lesquelles ils peuvent se reconnaître.
Un texte publié dans le journal La Presse en avril 1971 résume très bien Après-ski :
«C’est un film qui rate tous les objectifs qu’il s’était proposés et qui dévie, comme un skieur inexpérimenté, avant d’aller s’écraser purement et simplement en bas de la côte en compagnie de tous les autres handicapés du cinéma québécois communément baptisés, pour les besoins de la cause, navets.»
Le réalisateur acquiesce: «Je me suis déçu moi-même.»
Après ski obtient néanmoins un succès populaire à sa sortie en salle en 1971 – l’engouement du public pour la pornographie «made in Québec» est bien réel. Le clergé réagit véhément (et rapidement) à cette vague de cinéma érotique qui pénètre l’imaginaire québécois à l’aube de la décennie soixante-dix. Raymond Lavoie, curé de la paroisse Saint-Roch de Québec, fait saisir les copies d’Après ski et entreprend des démarches judiciaires contre les exploitants des salles où est projeté le film. Lavoie obtient gain de cause le 10 juillet 1973: le long métrage de Cardinal est jugé indécent, immoral et obscène.
Yves Lever, dans son Dictionnaire de la censure au Québec, soutient: «Après ski demeure le seul film québécois dans toute l’histoire à être condamné par un tribunal en vertu du code criminel.» Ce long métrage sans grande importance cinématographique passe donc à l’histoire à défaut d’en avoir une de valable à raconter.
Le tapage médiatique, les amendes ainsi que les saisies qui accompagnent le jugement accordent au film une visibilité démesurée. La seule composante appréciable d’Après ski – la trame sonore – passe toutefois sous le radar des journalistes. La bande originale paraît sur l’étiquette Trans-Canada en 1971 et sombre rapidement dans l’obscurité.
La musique qui occupe les deux faces du disque vinyle présente un large éventail de genres musicaux (de la chanson pop orchestrée au funk en passant brièvement par l’électroacoustique). La deuxième moitié de la bande originale est de loin la plus intéressante. Sur ce disque, Ilustration – un groupe Montréalais méconnu au potentiel énorme à l’époque – déclenche une avalanche de «grooves» et de variations rythmiques que viennent appuyer des cuivres insistants et un jeu d’orgue habile. Après ski, c’est aussi un funk jazzy de qualité qui tient la route.
Illustration, contrairement à ses contemporains, n’hésite pas à exporter sa musique au sud du 49e parallèle. L’étiquette Californienne Janus Records permet au groupe de partager la scène avec des artistes d’envergures tels que Miles Davis, Tina Turner et Funkadelic. Le collectif de 10 musiciens se positionne en marge de la scène musicale québécoise et semble peu préoccupé par les questions identitaires qui pèsent sur le Québec.
Félix Desfossés, co-fondateur de l’étiquette Disques Pluton, enchérit: «Sa musique est tellement typée et enlignée sur un son précis qu’elle ne peut pas vraiment s’inscrire dans la mouvance freak out ou dans la chanson identitaire québécoise – le groupe est originaire du Québec mais sa musique détonne, ou est plus droite et dirigée que les expérimentations locales de l’époque.»
Peut-on dire qu’un décalage existe entre Illustration et son milieu culturel? Que le groupe n’incarne pas le Québec de 1971? «Illustration représente ce que le Québec devient juste un peu plus tard – une place d’ouverture sur les genres musicaux et une plaque tournante de rencontres culturelles entre l’Amérique et l’Europe», ajoute Desfossés.
Les collectionneurs et adeptes de funk et/ou de musique québécoise peuvent se réjouir puisque la bande originale d’Après ski est de nouveau disponible sur disque vinyle (et en format numérique). Peu d’entres-nous serons surpris d’apprendre que cette réédition est une initiative de Desfossés et de sa collègue Mélodie Rheault. De Vente de garage à Disques Pluton, ces deux mélomanes nous rendent un fier service en préservant et diffusant les traces laissées par nos artistes dans le paysage culturel post-duplessiste.
Cette deuxième parution du label indépendant est annonciatrice d’autres projets et d’une véritable remise en valeur du patrimoine musical québécois. Et c’est tant mieux.
Vendredi le 21 janvier: Session d’écoute de la bande originale d’Après ski suivie (ou précédée) d’un visionnement du film. Tout cela a lieu au cinéma Blue Sunshine.
Samedi le 29 janvier: Lancement officiel du disque au Divan Orange. Le groupe Érotique PQ réchauffera la salle avec des reprises de chansons issues principalement de films «érotico-mélo» de la décennie soixante-dix.
par Eric Fillion, machinemusic.org






