LE LEGS DU FUTUR

Ça faisait environ deux ans que nous l’attendions, ou plutôt, que nous l’appréhendions, cette suite d’un film dont nous n’avions gardé qu’un vague souvenir. Soyons honnêtes, Tron n’était pas un grand film, loin de là.

Il s’agissait plutôt d’un film ordinaire à l’esthétique intéressante pour l’époque et qui fut élevé au rang de film culte plus pour le souvenir que nous en gardions que pour sa valeur cinématographique. Tron, c’est le culte de la nostalgie, et Disney a visiblement flairé la bonne affaire.

Le projet a su bénéficier de trois facteurs pour gonfler les attentes du public. D’abord, le poids de la nostalgie : la seule idée de donner suite à un phénomène de l’ampleur de Tron avait assuré à la production l’attention désirée, il y a quelques années. Ensuite, la bande-annonce que Disney avait dévoilée au début de l’année avait laissé présager que l’expertise du studio dans le domaine des effets spéciaux servirait bien la franchise. Enfin, la promesse d’une bande-sonore réalisée entièrement par Daft Punk. Il n’en fallait pas plus pour que Tron : Legacy devienne le film le plus attendu de l’année 2010.

Les producteurs ont évidemment compris qu’il serait ardu d’établir la continuité entre le successeur et son prédécesseur puisque près de trente années les séparent. C’est pourquoi après une courte mise en contexte qui rappelle grossièrement les événements qui constituaient sa genèse, Legacy s’envole seul, en œuvre unique, et c’est probablement mieux ainsi.

En 1989, Kevin Flynn (Jeff Bridges), président d’Encom, la compagnie d’informatique qu’il a fondée, annonce à son fils de neuf ans, Sam (Garrett Hedlund), qu’il est parvenu à développer une technologie qui changera le monde. Flynn disparaît le soir même. Vingt ans plus tard, Encom s’apprête à lancer la dernière version de son système d’exploitation, OS 12, le plus fiable et surtout, le plus sécuritaire au monde. Une nouveauté pour la compagnie qui, jusqu’à présent, avait mis sur le marché son SE sous forme de logiciel libre. Sam Flynn, qui est demeuré l’actionnaire majoritaire de la compagnie, ne siège pas au conseil exécutif et il préfère saboter les opérations d’Encom. Après qu’il est parvenu à faire dérailler la sortie du nouveau logiciel, l’ancien associé de son père lui dit avoir reçu un message de celui-ci sur sa pagette, d’un numéro appartenant à son ancien bureau, situé au sous-sol de l’arcade dont il était le propriétaire à l’époque. Sam s’y rend et se fait rapidement téléporter au cœur du réseau informatique sur lequel travaillait son père. Ici encore, l’introduction se fait rapidement, sans tenter d’expliquer les détails complexes qui permettent une telle technologie, et c’est très certainement mieux ainsi.

Sam est maintenant coincé dans un environnement hostile et il doit très rapidement se défendre dans l’arène. Après quelques combats de frisbees-faits-de-glow-sticks devant des milliers de spectateurs en délire, Sam est mené devant Clu, un clone de Kevin Flynn qu’il avait lui-même créé en 1989. Clu renvoie Sam dans l’arène le temps d’une poursuite de motos bioniques. Il est finalement sauvé par Quorra (Olivia Wilde), qui le mène hors de la portée de Clu, chez son père, à bord d’une espèce de Batmobile dernier cri. La suite du film sera consacrée à la tentative d’évasion du trio.

Le scénario du film n’est certainement pas son plus grand atout et l’on s’aperçoit malheureusement souvent des raccourcis qu’ont empruntés les scénaristes pour que se tienne cette histoire improbable. Les règles qui sont mises en place sont souvent contournées ou ignorées de sorte qu’il faille continuellement se rappeler que l’on a d’abord et avant tout affaire à un film d’action pour enfants. Notre appréciation du film est donc directement proportionnelle à notre capacité d’abstraction des incohérences. Les cyniques avanceront d’ailleurs que le film n’aurait jamais dû voir le jour. Pour rendre intéressante l’intrigue du film à un public pour qui l’arcade et la chaise berçante trouvent toutes deux leur place chez le même antiquaire, les scénaristes ont dû la faire passer d’un univers ludique, celui des jeux vidéos, à un univers beaucoup plus complexe et abstrait, celui de la programmation informatique. C’est ainsi que l’on vient à se demander « à qui donc s’adresse ce film? » Aux enfants, certainement, qui l’apprécieront sans chercher à en comprendre les implications ou le fonctionnement. Mais également aux jeunes adultes nostalgiques que l’on a surtout accrochés au moyen d’une bande sonore prometteuse. Difficile de rejoindre les uns sans perdre les autres.

Certains personnages sont mal exploités ou simplement inutiles. Castor (Michael Sheen) est un personnage ambiguë et fort intéressant, une sorte de Willy Wonka croisé avec Alex DeLarge (A Clockwork Orange). Il s’avère toutefois bien instrumental et l’on aurait voulu qu’il ait un impact moins prévisible sur l’évolution de l’intrigue. Il est également fort décevant de constater que Tron, lui-même, le personnage qui devrait se trouver au centre de l’histoire du film n’en fait pratiquement pas partie. Enfin, la réunion d’un père et de son fils qui sont séparés depuis vingt ans devrait être traitée avec une certaine importance. Il s’agit après tout de la raison pour laquelle Sam s’introduit dans le réseau informatique en premier lieu. La scène est cependant servie froide, sans que les complexités d’une telle séparation ne soient abordées, sans que la réunion n’ait d’impact réel sur le déroulement du film.

De tous les personnages, Quorra est la seule qui réussit à nous toucher et c’est à elle, en bout de ligne,  que l’on souhaite le plus de succès. Jeff Bridges offre une performance généralement convaincante dans le rôle d’un Kevin Flynn qui ressemble souvent à Jeff Lebowski. Le personnage qui fut autrefois à la recherche de la perfection, voit maintenant la beauté des imperfections, l’essentiel dans le chaos, et semble adopter une philosophie qui ressemble à celle du Bouddhisme. La phrase « You’re messing with my zen thing, man! » qu’il lance à son fils à la manière de Lebowski deviendra certainement très rapidement un running gag sur Internet.

La symbolique du film n’est pas sans intérêt et le parallèle que l’on fait avec Apple et les transformations dans la philosophie d’entreprise de l’empire informatique de Steve Jobs est évidente. Sans que Legacy soit une dénonciation directe d’une entreprise en particulier, le message est clair : méfiez-vous des dogmes et des idées rigides. C’est avec un sourire que l’on accueille les clins d’œil à Citizen Kane, 1984 et THX 1138. On aurait cependant pu se passer de la référence grossière et facile au régime Nazi et à l’holocauste. Sauf qu’à une époque où les questions de neutralité de réseau, de propriété intellectuelle et d’accès à l’information font les manchettes tous les jours, Tron prend presque les traits d’un film qui souhaite ouvrir le débat.

C’est la qualité de ses images qui font le succès de Tron : Legacy. De ce point de vue, toutes les promesses sont tenues et les scènes d’action en 3D dépassent toutes les attentes. À défaut de savoir diriger ses acteurs, le réalisateur Joseph Kosinski, qui avait, jusqu’ici, l’habitude du monde de la publicité, montre qu’il sait utiliser les images de synthèse. Son expérience de l’architecture l’aura également bien servi, puisque les décors sont impressionnants et les mouvements de la caméra à travers ceux-ci, forts efficaces.

Daft Punk se montre également à la hauteur de tous les espoirs que nourrissent ses fans depuis plus d’un an. Même si certaines pièces trop classiques rappellent la musique de John Williams ou de Hans Zimmer, les morceaux les plus importants, souvent presque Italo Disco et rappellant parfois la musique de John Carpenter ou de Wendy Carlos (Walter, il fut un temps), sont inspirés et appropriés. La présence du duo chez Castor constitue un clin d’œil opportun à l’image que le groupe véhicule depuis de nombreuses années.

De manière générale, Tron : Legacy répondra amplement aux attentes du public et l’on pardonne volontiers les défauts de son scénario ou le jeu inégal de ses acteurs. Il s’agit d’abord et avant tout d’un film d’action spectaculaire qui tire le maximum de ce que permettent aujourd’hui les images de synthèse. Le premier effort de Joseph Kosinski au grand écran est tout de même convaincant et le réalisateur trouve sa place auprès de Martin Campbell et de Christopher Nolan. Il s’agit d’un film qu’il faut voir dans les bonnes conditions : en 3D, sur grand écran.

par Alexandre Paré