En principe les Fêtes de Noël sont l’occasion de joyeuses réunions de famille où on revoit avec le sourire et de l’émotion les gens que nous aimons. Sauf que parfois cela dérape. Comme dans la pièce de Tilly.
La pièce Minuit chrétien, adaptée et mise en scène par René Richard Cyr, se passe dans une petite bourgade où habite une famille à première vue on ne peut plus normale et ordinaire. Pierre et Georgette vivent avec la vieille mère de cette dernière, Bernadette, et ont invité les sœurs de Georgette ainsi que leurs maris pour le réveillon. Pascal, leur fils célibataire, qui demeure à Montréal, et leur fille mariée qui possède des magasins et se donne des airs de redoutable businesswoman se joignent
augroupe de joyeux lurons. Le champagne aidant, des secrets seront révélés, des tromperies et des mensonges seront exposés au grand jour, des petites et grandes misères seront dévoilées, le racisme et l’intolérance montreront le bout de leur nez, un cocktail plutôt explosif en somme qui nous amène loin du spectacle léger auquel on aurait pu s’attendre pour cette période de l’année. Et si l’on rit à certaines répliques assassines, le rire est grinçant et l’atmosphère sur la scène est parfois incroyablement lourde de non-dit. Tilly a du relire André Gide et s’inspirer de son « Familles, je vous hais » avant d’écrire sa pièce.
Les comédiens sont tous formidables. Je suis une fan finie de Gilles Renaud et de le voir ainsi en père de famille débonnaire qui rit d’un rire gras aux farces de cul sans savoir que son univers va s’écrouler dans un instant est jouissif. Michèle Deslauriers, qui incarne Georgette, transcende Marge Simpson en pilier de la famille qui tente de garder sa raison intacte
alors que tout est chamboulé. Monique Spaziani (j’adore cette femme) est fabuleuse en Madame docteur snobe et méprisante assortie d’un mari qui la trompe à tour de bras et Chantal Baril complète le trio de sœurs avec ce personnage de veuve nymphomane sur le retour qui vit silencieusement un drame terrible. Mais la palme revient à Adèle Reinhardt en matriarche dont on veut se débarrasser à tout prix pour mettre la main sur la maison et les bijoux. Le personnage est pathétique et incroyablement attachant. De même que son complice, Pascal, son petit-fils (Vincent-Guillaume Otis) chez qui l’on sent un désarroi incommensurable. J’ai aussi adoré détester Émilie Bibeau qui joue Valérie. J’ai vu cette comédienne en entrevue, une adorable petite chose toute douce qui se transforme en une terrifiante harpie hyper-matérialiste sur la scène du théâtre Jean Duceppe. Elle m’a étonnée au-delà des mots dans cette incroyable métamorphose.
Il y a un peu de relâchement vers la fin de la pièce, la tension n’est plus aussi forte et le personnage énigmatique de Lou, l’amie de Pascal et fille d’un acteur célèbre, n’est pas suffisamment développé à mon goût. Quoiqu’on pourrait dire qu’elle tient lieu de chœur grec, commentant l’action avec une ironie et une cruauté qui ne se démentent jamais. La mise en scène de René Richard Cyr est classique et fonctionne au quart de tour, l’adaptation qu’il a faite de cette pièce française est parfaite avec les références qu’il faut et le ton qu’il faut aussi. Bref, c’est du bon théâtre. Et quitte à lui trouver une fonction sociale, Minuit chrétien pourrait servir de mise en garde à toutes les familles qui cachent des choses à leurs proches. Ça vous retombe toujours sur le nez ces choses-là . Et pas toujours de façon élégante.
Minuit chrétien est présenté au Théâtre Jean Duceppe jusqu’au 5 février.
par MC5







