Personnellement, c’est l’attrait du déplacement qui était le premier — et le plus cheap — des arguments qui m’ont amené à Ottawa pour protester avec tous les autres artistes contre l’instauration de la loi C-32, un autre désastre signé Harper Government que je tenterai de vulgariser pour vous lecteurs, surtout parce que je ne connais que la version vulgaire. Je n’ai jamais aimé les titres d’oeuvres littéraires (pas plus que les noms de bands) en lettres et en numéros, mais je me suis réconcilié avec 1984 quand j’ai vu à quel point C-32 et 1984 sont deux oeuvres réalistes qui appellent à la révolte, l’indignation… et le déclenchement d’alarmes.

Richard Séguin, Bruno Pelletier, Gabrielle Destroismaisons (je pense), Martin Deschamps, Dumas, Robert Charlebois, Louise Forestier, Luc Plamondon, Pierre Lapointe, Jean-François Breau (je pense), Claude Robinson, Yann Perrault, Ariane Moffatt, Gilles Valiquette, mon ami Julien Fargo (Chinatown), Stéphane Archambault (Mes Aïeux) et il y en a certainement d'autres.
Après des discours endiablés de Marie-Denise Pelletier (présidente d’Artisti, société de perception des droits des interprètes), Stéphane Archambault (Mes Aïeux), Richard Séguin et Claude Robinson devant la trôlée de médias qui les ont reproduits aux nouvelles pour vous, on est montés dans trois bus qui allaient littéralement déplacer momentanément la chanson populaire de Montréal à Ottawa. Le Québec, c’est tellement petit que si quelque écoeuré de notre culture chansonnière avaient décidé d’être maniaque et de placer des bombes dans ces bus, on aurait carrément pu dire aux nouvelles: «Aujourd’hui, la chanson populaire franco-québécoise s’est éteinte aux âges de 28, 37, 45, 58… etc.» Bon, c’est morbide mais un peu comique.
Pendant que Luc Plamondon distribuait des bouteilles d’eau à tout le monde, que Pierre Lapointe niaisait avec Misteur Valaire et que Robert Charlebois et Michel Rivard se rappelaient de vieilles histoires, Marie-Denise Pelletier nous informait sur la loi C-32. J’ai également garder les papiers qu’ils nous ont distribué pour être sûr de ne pas trop me gourer. On dirait qu’en politique, quand on se trompe, on a vraiment l’air cave. C’est pour ça que les politiciens que j’allais voir de mes yeux voir quelques heures plus tard s’arment de termes vagues, ambigus et rhétoriques lorsqu’ils abordent des thèmes sur lesquels ils ont été briefés quelques minutes plus tôt: pour légitimer d’une belle musique engourdissante le fait qu’ils ne savent eux-mêmes pas de quoi ils parlent.
À une époque où les artistes ne peuvent plus compter sur la vente de CD pour se faire de l’argent de poche, il reste l’argent des concerts, la pub, et une autre source un peu plus complexe dont la rétribution pleine de ramifications ressemble aux racines des arbres tant ses sources sont nombreuses. Les concerts et les pubs ne constituant pas le revenu de plusieurs auteurs-compositeurs, le droit d’auteur est le seul salaire de bien des artistes, et c’est celui-ci qui s’érode.
C-32 ET LES RADIOS
Sans trop entrer dans le détail, le gouvernement Harper tente aujourd’hui de couper les droits de reproduction dans les radios et dans le système d’éducation, ce qui signifie qu’une station de radio n’aura plus à payer pour se faire une copie du CD d’un artiste, même si c’est pour des fins commerciales. Comme si un club vidéo recevait les DVD qu’il loue gratuitement. Ne nous mentons pas: ce qui donnent aux radios leurs cotes d’écoute, c’est la musique (qui constitue 75% de son contenu), et c’est grâce à cette musique qu’elles réussissent à vendre de la pub et à s’enrichir. Et ce qu’on coupe comme dépense aux radios, c’est une fraction infime (moins de 5%, si je ne me trompe pas) de ses revenus, souvent faramineux. Oui, les radios font la promotion des artistes, mais les radios commerciales sont loin d’être des oeuvres de charité.
Le pire dans tout ça, c’est que lorsqu’on se demande pourquoi le gouvernement décide soudain de faire faire de petites économies aux radios au détriment des artistes, il y a de quoi se demander à quelles fins. Les partis politiques seraient-ils en train de flatter les grandes radios dans le sens du poil pour se payer du temps d’antenne gratuit, ou pire, de la qualité d’antenne? Ça sonne pas un peu Berlusconi cette affaire-là?
C-32 ET LES LECTEURS MP3
Vous ne le savez peut-être pas, mais depuis longtemps, une loi existe obligeant les fabricants de CD vierges de verser 29¢ par CD vendu à la communauté artistique, le tout géré par SOCAN et compagnie. (Comment c’est réparti entre les artistes? Je me renseigne et vous reviens là-dessus d’ici peu.) Mais l’utilisation de ces derniers étant en baisse de 30% depuis deux ans seulement, on se doute bien que cette redistribution devienne de plus en plus obsolète. Les CD étant aujourd’hui remplacés par des lecteurs MP3, il semble logique que cette redevance se voit transférée d’un support à l’autre, et que l’on charge selon un quelconque calcul qui considérerait la grosseur de la mémoire du lecteur… Eh bien le gouvernement Harper ne veut rien entendre, il jacasse qu’il n’imposera pas de nouvelle taxe sur les produits de consommation, qu’il faut protéger les consommateurs, bla bla bla. Allô: une taxe, ça va dans les poches du gouvernement, pas dans les poches de ceux qui fabriquent un produit (les auteurs-compositeurs). Apparemment, tout le monde a le droit de s’enrichir et de vendre ce qu’il produit, c’est même encouragé par le gouvernement (est-ce lui qui va défendre le consommateur lorsque Apple décidera de vendre son iPod 30$ de plus du jour au lendemain parce que ça lui chante?), à une exception près semble-t-il: l’artiste. Celui-ci est vu comme un pépère qui gratte sa guitare en attendant ses sous, un paresseux qui se plaint. D’où vient cette étrange conception? Beaucoup d’artistes se font chier tous les jours pour joindre les deux bouts, y arrivent rarement. Le problème, c’est qu’on s’affaire dans les médias à le cacher au public, histoire de vendre du rêve.
C-32 ET LES FOURNISSEURS INTERNET
80% à 90% du téléchargement sur internet est dit illégal. C’est un terme qui paraît bien sévère, puisqu’il serait injuste d’aller blâmer le public qui ne fait que naïvement profiter des infrastructures mises à sa disposition. Avec ses tarifs alléchants de téléchargements illimités, Sympatico et Vidéotron n’ont jamais eu à payer la moindre redevance à tous ces créateurs qui se font télécharger sans consentement, alors qu’ils s’enrichissent grâce à eux. Ce n’est qu’une simple question de partage des profits. On fait économiser des 1% à de richissimes multinationales, ce qui enlève jusqu’à 70% du revenus d’artistes. C’est comme d’habitude, quoi, les artistes ont l’air de se plaindre, on pense qu’ils sont riches et qu’ils se plaignent le ventre plein. Bon, certains ont le ventre plein, mais quand on voit contre qui ils s’opposent, ça ne prend pas la tête à Papineau (j’en reviens pas que je viens d’utiliser cette expression-là, c’est ça, parler de politique) pour comprendre c’est qui David et c’est qui Goliath.
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Bref, sur toutes ces considérations et bien d’autres, on a jasé avec le NPD et le Bloc qui nous appuient (opposition oblige) dans notre cause, et avec le parti libéral qui a changé de camp il y a deux semaines (ils ont dû sentir un meilleur appât du côté des radios). Ensuite, on nous a imprimé des cartes pour qu’on rentre dans le parlement assister à l’assemblée nationale. Quelle scène étrange! Un énergumène se promenait avec un étrange sceptre doré, tous ces politiciens à leurs chaises qui s’engueulaient à la manières des débats sportifs à la télé. En huant et en grimaçant devant l’adversaire, chaque parti avait des mimiques aussi affectées que disgracieuses, et on assistait réellement à une mascarade des plus burlesques.
Quand est venu le temps pour le Bloc de signaler notre présence à l’assemblée et d’aborder le thème de la problématique de la loi C-32, je ne sais pas ce qui est arrivé, mais une fièvre musicale et ivre s’est emparée de nous, et malgré les signes désespérés des agents de sécurité, nous avons applaudi très fort, en criant. Tous les artistes. Nous avons fini par nous taire, mais cinq minutes plus tard, au moment d’aborder à nouveau la question, l’alarme d’incendie s’est déclenchée et nous avons été évacués. J’ai oublié de mentionner qu’il nous avait fallu une heure de fouilles pour passer la sécurité et entrer à l’assemblée en premier lieu, nous n’aurions donc jamais eu le temps de revenir à temps pour assister à la fin des échanges. J’aimerais avoir un rapport d’incident, s’il-vous-plaît. Quelle journée irréelle.
par Félix Dyotte








