« À quoi ça sert, exactement, un compte rendu de spectacle ? » ai-je demandé à un ami avant de monter du vestiaire à la salle du Métropolis samedi dernier, carnet en main, plus ou moins prête à couvrir la venue de Broken Social Scene. En effet, chers lecteurs, je me demande bien ce qui vous intéresse dans le compte rendu d’un show que vous avez vu… Encore plus d’un show que vous avez raté. « Ben, c’est important de savoir si un band est poche live », m’a-t-il répondu. Ah ! Si c’est juste ça, alors…
D’autres ont noté avant moi le manque d’énergie du collectif lors de cette prestation, son échec à offrir aux fans des moments forts, inattendus, son inefficace bonne volonté sur scène et le son trop faible de l’ensemble (mais qu’on retire à César ce qui ne lui appartient pas : ça, ce n’était pas leur faute). Étonnamment toutefois, en général, les commentaires sont compatissants… comme une tape dans le dos. « Si j’ai bien saisi […], c’était plus chaud à Québec », avance Alain Brunet, préférant se raccrocher à l’hypothèse. Pourquoi tant de clémence ? Ce que j’ai constaté en observant les spectateurs – diversement enthousiastes, éparpillés, et pour une bonne part impatients (plusieurs sont partis, déçus, avant la fin du premier set) –, c’est qu’on traitait le band avec l’ardeur d’un pity fuck.
Scène éloquente : un couple en retrait, apparemment connaisseur – lip sync expert, mais pas de sing along : ç’aurait risqué d’enterrer les musiciens, qui malgré leur nombre peinaient à faire du bruit –, se tenant maladroitement par la main, se regardant de temps en temps pour mesurer la survivance de l’autre et se convaincre de la sienne. Touchant. « Second date ? » devine mon ami Rankin, qui a aussi repéré les spécimens. « Nan… Vieux couple fini. Je leur donne un mois. » Je ne sais plus trop si je parlais du couple ou du band.
Force m’est d’admettre que le deuxième a des chances de se maintenir en vie encore longtemps, à l’aide du respirateur artificiel que représente une réputation à mon avis démesurée par rapport au canadianisme confortable de sa musique, qu’on est, en tant que Canadiens, Forced to Love (qu’on me pardonne le mot d’esprit facile). Broken Social Scene est à plusieurs égards notre house band. Dans l’environnement canadien autant que dans celui du rock indie, il fait partie des meubles, dont on réarrange assez régulièrement la configuration, comme autant de ménages du printemps. Les invités spéciaux y entrent et en sortent à loisir, performant ainsi d’occasionnelles et nécessaires ponctions, souvent salutaires, jamais définitives.
Émergeant de jeux d’éclairages propices, de temps en temps, quelques manches de guitares, des tubes de trombones et la main levée de Kevin Drew invitant la foule à « lever » me sont apparus comme les appels au secours d’un groupe d’âmes prisonnières des limbes. Je ne sais pas, Drew essayait peut-être seulement d’attirer l’attention du sonorisateur : « Pump up the volume, man ! Can’t you see we need a little push here ? » Le technicien avait pourtant compris que, de la muzak, ça se joue tout doucement, pour ne pas déranger…
Dernière hypothèse sur ce ratage : Broken Social Scene s’édulcore lui-même en voulant plaire à tout le monde. En témoigne la variété de la foule présente au Métropolis samedi dernier, en âge, en style, et en puissance des cris (on en entendait quelques-uns, mais plusieurs, comme moi, préféraient deviser tranquillement de la pluie et du beau temps près du bar). En témoignent aussi plusieurs entrevues avec le band consultées ici et là durant la rédaction de cet article : quand on leur demande si on peut les qualifier de « non conventionnels mais accessibles », (qu’est-ce que ça signifie ? ce sont peut-être les Umberto Eco de la musique ?), ils disent oui. Quand Nightlife leur rappelle que « certaines mauvaises langues » ont taxé BSS de version indie de U2, Charles Spearin commence par évoquer son dégoût, puis il finit par avouer : « Écoute, je trouve leur musique abominable quelquefois, pertinente d’autres fois, égocentrique à certains moments, ridicule de temps en temps, géniale un tantinet et… Hum, ouais, si on y pense un instant, c’est peut-être exactement ce qu’on est… »
Pas super convaincant, guys.
par Annie Goulet / photos par LP Maurice







