RIRE OU PLEURER

On m’a dit avoir beaucoup ri à cette pièce. Et bien moi, je n’ai pas ri tant que ça: c’est le côté tragique de la chose qui m’a frappée.

La pièce de Yasmina Reza est excellente. En une heure et demie elle fait le portrait et le procès d’une certaine bourgeoisie parisienne, vous savez ces gens  élégants qui habitent de beaux appartements dans de beaux quartiers, qui mangent du clafoutis et qui savent qui est Francis Bacon. La gauche caviar quoi. Mais elle s’assure aussi de nous montrer les plaques tectoniques qui sous-tendent cet univers et qui sont au bord de l’effondrement. Car un incident somme toute banal va ouvrir les vannes d’une violence à laquelle personne ne s’attendait et surtout dont personne ne se savait capable.

Le fils des Reille a agressé le fils des Houllié. Les parents veulent arranger cela à l’amiable et les Reille se rendent donc chez les Houllié, dans leur beau salon aux meubles crème. Mais les mondanités d’usage dégénèrent très vite et les remarques hostiles vont se substituer bientôt aux propos lénifiants. Les gestes aussi vont se radicaliser et ce ne sera pas seulement un couple qui s’oppose à l’autre, mais toutes les combinaisons possibles impliquant les quatre protagonistes puisque les désaccords vont dépasser la simple bataille entre deux gamins, ce seront des affrontements sur tout ce qui sous-tend le fragile édifice de ces vies apparemment si lisses: la cathédrale de leurs états d’âme.

Guy Nadon est sensationnel. Il incarne un personnage à la limite de la médiocrité et il est capable de suggérer les noirceurs qui l’habitent avec une abjecte légèreté qui se meut petit à petit en désespoir profond. Je lui souhaite de gagner tous les prix d’interprétation du monde entier. Anne-Marie Cadieux est à la fois artificiellement lumineuse et terriblement glauque, contrastant avec Christiane Pasquier qui allie pseudo-classicisme et fausse fantaisie. James Hyndman, dégingandé à souhait, est parfait en insupportable avocat pendu à son portable, imbu de son importance, à la fois impatient et nonchalant. Tous ces comédiens sont terriblement justes dans leur maniement de l’accent parisien et nous montrent, très, très bien, comment on doit jouer au théâtre. Et je ne saurais passer sous silence la mise en scène redoutablement efficace de Lorraine Pintal: on ne la sent pas, tout semble terriblement naturel comme si nous étions les voisins qui épient à travers la fenêtre ces scènes moralement et socialement discutables et, à la limite, déshonorantes.

C’est une pièce qui m’a fait réfléchir et revisiter Hannah Arendt et son concept de la banalité du mal et Bernard-Henri Lévy et sa barbarie à visage humain. Car en dépit du vernis que nous avons acquis, des bonnes manières dont nous nous targuons et des raffinements de cette civilisation dont nous nous réclamons haut et fort, je suis persuadée que Neandertal n’est jamais bien loin. Le dieu du carnage en fait la brillante démonstration.

Le dieu du carnage est présenté au TNM jusqu’au 11 décembre avec des supplémentaires  les 14, 15 et 16 décembre.

par MC5 / photos Yves Renaud