ÉMOTIONS MASCULINES

J’avais six ans au moment où la télésérie Lance et Compte fut diffusée pour la première fois sur les ondes de Radio-Canada, en 1986. Mes parents m’envoyaient mettre mon pyjama durant les pauses publicitaires, mais je finissais invariablement par me changer dans le salon, devant tout le monde, au grand déplaisir de mes sœurs.

Ma relation avec le phénomène Lance et Compte s’est éteinte avec la conclusion de la troisième saison en 1989, et j’ignore presque tout des saisons subséquentes, diffusées sporadiquement sur les ondes de TQS et de TVA entre 1990 et 2009. J’ai donc été étonné d’apprendre que l’on ferait de la série un film (Lance et Compte: le film, rien de moins; en salles depuis vendredi dernier). Conscient que bien des choses ont eu le temps de changer dans la saga du National de Québec depuis 1989, c’est donc en néophyte que j’ai assisté la semaine dernière à la projection de presse.

L’histoire est simple, bien que le film soit conçu pour les gens qui ont au moins suivi la dernière saison de la série à la télévision. On comprend vite que le National a dû gagner la Coupe Stanley vers le dernier épisode. Le générique d’ouverture montre des images de l’équipe glorieuse qui débarque à l’amphithéâtre de Roberval devant une poignée de figurants. Pendant ce temps, un personnage que l’on devine être l’une des vedettes du club baise à côté d’un canot dans un garage. Ces images sont entrecoupées d’autres images montrant des noms de personnages que l’on connaît depuis la toute première saison de la série gravés sur la Coupe Stanley. On apprendra rapidement que le personnage mystérieux qui s’amusait dans le garage était nul autre que le fils de Pierre Lambert, Guy, la vedette montante du club. C’est à l’aide d’un dialogue fort sophistiqué que l’on apprendra également que la fille tout habillée à qui il faisait l’amour n’était pas sa copine. Le ton est donné: les deux heures suivantes sont prévisibles, exemptes de subtilité et lourdes d’une morale réduite à sa plus simple expression.

L’histoire, donc, la voici. Le National rentre d’une partie hors-concours contre les Penguins-qui-portent-un-vieux-chandail-des-années-1990 à Roberval. L’autobus qui transporte l’équipe évite de justesse un face à face et s’écrase finalement dans une courbe de la route du Parc des Laurentides. Six joueurs et quelques autres personnages qui gravitent autour de l’équipe perdent la vie. Marc Gagnon (Marc Messier) et le maire de Québec (la ville semble être actionnaire du club) rencontrent le président de la Ligue nationale de hockey, Mr. Boswell (il est méchant, ça lui prend donc un nom de méchant, et «Mr. Fuckface» était vraisemblablement déjà pris), qui leur explique que la ligue prévoit des modalités pour venir en aide aux équipes décimées par les accidents d’avion, mais pas pour celles qui sont victimes d’accidents d’autobus.

Cet instrument simplet qui sert l’intrigue m’aurait probablement convaincu dans le salon de mes parents, à une époque où l’existence seule d’un récit le rendait vraisemblable à mes yeux, sauf qu’aujourd’hui, j’ai trente ans, mon pyjama de Superman ne me fait plus, et je ne crois plus au Père Noël. Le National doit donc se reconstruire avec les moyens dont il dispose, et il fait alors appel aux joueurs de son club-école. Guy Lambert est nommé capitaine, et l’équipe enchaîne défaite après défaite.

Pendant ce temps, un groupe d’ouvrières mené par Mme Bellavance (Louise Portal) manifeste contre la fermeture de l’usine de souliers Quebz et le déménagement de la compagnie au Mexique. Au bulletin de nouvelles, bien sûr, pas un mot sur les difficultés de ces employées, mais les moindres détails à propos de l’accident d’autobus du National. La situation enrage Mme Bellavance, qui organise une manifestation devant le colisée Pepsi avec une autre poignée de figurantes. Les ouvrières obtiendront finalement l’aide de Suzie Lambert (Marina Orsini) dans leur combat pour conserver leurs emplois.

On a, d’un côté, le combat d’un groupe de femmes qui gagnent 14 $ l’heure pour fabriquer des chaussures et, de l’autre, celui d’un groupe d’hommes qui gagnent des millions pour chausser des patins. Ceux-ci s’inspireront de la détermination de celles-là pour finalement gagner un match contre les Canadiens de Montréal. Le film se termine abruptement sur cette victoire. Rien de surprenant quand on sait que, dans l’année qui vient, la huitième saison de la série reprendra, sur les ondes de TVA, là où se termine le film.

La réalisation de Frédérick D’Amours (À vos marques, party !, À vos marques… Party ! 2) est plus télévisuelle que cinématographique, et tout est fait pour faciliter la compréhension du récit, parfaitement linéaire. Les personnages, qui ont la profondeur d’une poêle à frire, nous sont présentés de façon superficielle, sans jamais qu’on s’y attarde trop longtemps, et ils énoncent généralement leurs états d’âmes au moyen de phrases claires et simples. La direction artistique, qui ressemble à celle d’Occupation double, avait probablement le budget d’un épisode de L’Auberge du Chien Noir (la chambre des joueurs des Boys ressemble plus à une chambre des joueurs de la LNH que celle du National). Les plans sont suggestifs, délibérés, et la photo n’est pas conçue pour impressionner. Ici, encore, ça n’étonnera personne, et il faudrait être drôlement naïf pour s’attendre à une grande œuvre cinématographique. Il n’était pas, après tout, dans le mandat du réalisateur d’accoucher d’un grand film. La démarche est tout à fait mercantile, et la production n’a d’autre motif que celui d’entretenir l’intérêt du public pour une franchise qui obtient généralement de bonnes cotes d’écoute au petit écran.

C’est la médiocrité du travail d’écriture de Réjean Tremblay qui impressionne le plus. Ce sont encore les fantasmes politiques et sexuels ainsi que tous les préjugés qu’il entretient à propos des femmes et, surtout, des méchants Anglais qu’il expose dans ce qui finit par ressembler à un long épisode de Virginie à patins. Dans un effort de moralisation particulièrement pénible, Tremblay ne parvient qu’à entretenir une série de clichés et de stéréotypes qui font grincer des dents.

Son Québec obtient le rôle de la victime d’un système destiné à le maintenir à la merci de l’oppresseur Canado-Anglais. Tremblay ne tente jamais de dissimuler le mépris qu’il entretient pour les anglophones, ni de cacher sa propre insécurité. Le Québec moderne qu’il envisage, représenté grossièrement par le National, devrait être homogène, mené uniquement par des Québécois «de souche» et généralement protectionniste. On mélange allègrement politique et sport, et le commentaire sur la quantité de joueurs francophones au sein de l’équipe des Canadiens de Montréal en ce moment se veut la preuve du mépris qu’ont ses propriétaires anglophones pour les fans francophones. Tout serait sans doute différent au sein de l’équipe que méritent les habitants de la Vieille Capitale. On ne s’étonne pas de voir que l’uniforme du National de Québec ressemble à s’y méprendre à celui du Lightning de Tampa Bay. Réjean Tremblay a accouché d’un scénario pamphlétaire où il fait allègrement usage de cette démagogie populiste qui réduit les débats complexes à des arguments dilués. Il n’hésite pas à faire de son seul personnage anglophone, Dan Jackson (Pat Kiely – Who is KK Downey, d’ailleurs assez convaincant), un francophobe vicieux et lâche qui, évidemment, ne lève jamais le petit doigt sur la glace pour défendre le joueur vedette de son équipe, le valeureux Guy Lambert. Jackson traite ses coéquipiers de «frogs» et leur demande de «speak white». On n’en demandait pas tant.

Dans le Québec de Tremblay, la femme n’a de pouvoir que celui des hommes qu’elle côtoie. Suzie Lambert, épouse d’un millionnaire qui vient en aide à un groupe de femmes simples dans la gestion d’une entreprise ne s’étant pas encore convertie à l’informatique, n’est rien d’autre qu’une femme au foyer qui fait du bénévolat pour meubler ses après-midi. Malgré le fait qu’il souligne à plusieurs reprises que le Québec est mené par «madame la première ministre», Tremblay ne parvient pas à nous convaincre qu’il ne s’agit pas là que d’un souhait partisan et que, si le chef actuel du Parti québécois était un homme, c’est à «monsieur le premier ministre» que se seraient adressées Marina Orsini et Louise Portal.

Certains revirements qui n’ajoutent rien au récit ne sont destinés qu’à la mise en place d’intrigues qui seront probablement exploitées subséquemment à la télé. Que Guy Lambert décide de laisser sa copine qui lit trop de livres à son goût pour une autre qu’il trouve stimulante parce qu’elle lui envoie par textos des citations de Balzac (qu’il ne saisit pas, évidemment) ne constitue qu’une excuse pour exposer la poitrine de cette dernière dans une scène qui en rappelle une du même genre dans Top Gun. Enfin, après avoir nommé le méchant président de la LNH Boswell, Tremblay en rajoute en nommant un joueur, que l’on devine moins que futé, Lalumière (Dave Morissette). C’est à peu près à cette altitude que se maintient l’humour tout au long du film.

Mais c’est lorsqu’il tente d’émouvoir que Tremblay est le plus drôle. La scène de dispute entre Suzie Lambert et Marc Gagnon est un véritable bijou de ridicule exquis qui passera certainement à l’histoire sur YouTube.

Lance et Compte: le film n’est finalement autre chose qu’un long manifeste en faveur des diverses idées que défend généralement Réjean Tremblay dans ses chroniques du cahier des sports de La Presse. Un mélodrame d’émotions masculines prédigérées et servies tièdes sur un plateau de grossièretés indigestes. À voir en DVD à plusieurs seulement.

par Alexandre Paré / hommage à l’intouchable Marc Gagnon à partir de photos fournies par Séville