URGENCE

C’est dans une solitude absolue que Sébastien Ricard se présente à nous dans La nuit juste avant les forêts, la dernière production des Sibyllines.  Cette pièce écrite en 1977 est la première de Bernard-Marie Koltès, qui doit avoir des couilles d’acier pour s’être lancé dans le monde théâtral avec ce texte qui est en fait une seule longue phrase de 63 pages sur l’urgence de dire.

Une longue phrase de 63 pages, me direz-vous d’une voix stupéfaite? Eh oui, répondrai-je avec l’assurance du coq. Et ce n’est pas là le seul aspect de cette production qui intrigue. Dès le moment où j’ai trouvé la toute petite porte d’entrée au bout d’un chemin de bouette, j’ai commencé à m’exciter, et je ne vous dis pas quand j’ai ouvert et mis les pieds dans ce vieux hangar industriel, ou encore quand j’ai aperçu, tout au fond, l’estrade d’une soixantaine de places orientées sur un coin d’espace d’à peine plus de 10 mètres triangle. «Je te conseille de garder ton manteau», me lance la femme de la billetterie. Décidemment chez Sibylline, le théâtre c’est une expérience et la soirée est de bon augure.

La pièce n’est pas encore commencée que déjà je ne sais plus à quoi m’attendre et ce que je reçois, c’est un coup de poing sur la gueule. Avec la modestie d’un concierge, c’est un Sébastien Ricard aux allures tout aussi intrigantes que son contexte qui prend place et se lance à pieds joints dans le texte de Koltès avec l’urgence et la frénésie qu’il commande. L’urgence d’un humain qui doit impérativement parler à quelqu’un, à un camarade, dans un quatrième mur que l’on fait très vite exploser pour se retrouver directement dans les shorts du protagoniste.

L’urgence de cette phrase de 63 pages, c’est l’urgence de se parler, de se rapprocher, de partager sans points ni virgules. C’est la réalité de l’étranger que nous sommes tous finalement un peu et le besoin de s’accrocher à l’autre. Dans sa frénésie, le personnage nous prend, il s’agrippe à nous et en tant que public – il faut lui rendre la pareille parce que sans jeux d’éclairage, sans effets sonores, déplacements ou pauses dans le débit, le texte récité à la mitrailleuse devient carrément hypnotique jusqu’à en distancier les sons de leurs significations. Non ce n’est pas de la tarte théâtrale, mais honnêtement, comment mieux aborder la solitude que dans la solitude?

Le thème de la pièce se joue donc un peu en haut du texte, dans le sous-texte et le contexte, dans la réflexion qui s’impose d’elle-même à la réception de tous ses mots et de toutes ses histoires. La situation reste approximative et la trame narrative assez vague, elle butine les anecdotes, passant des histoires de filles à celles de bagarres, toujours emmitouflées dans d’habiles réflexions sociales sans pourtant se commettre dans les grandes variations émotives. Dénudé, seul avec sa voix légèrement maghrébine, ses histoires d’étranger et son flow agressif, il ne manquait plus qu’un beat pour se croire dans un show du groupe IAM… On comprend donc vite le casting.

Parlant du casting, la performance de Sébastien Ricard (de Loco Locass, pour ceux qui se demandaient pourquoi on comprend le casting) est impressionnante comme celle de n’importe quel humain qui aurait réussi à réciter par cœur un si long texte et surtout à le cracher avec l’intensité du Dernier des Mohicans sans trébucher une seule fois. Toutefois, sans déplacement, sans pauses, sans fluctuations émotives, il devient difficile de démontrer autres talents que celui de rétention et de diction sans rien ne vouloir lui enlever. Il sert un texte qui comporte des exigences bien particulières. Le plus important, c’est qu’on y croit, on oublie l’homme nommé Sébastien, on oublie Dédé à travers les Brumes, on oublie Loco Locass et l’on écoute le personnage qui l’occupe complètement.

La mise en scène est extrêmement subtile, elle existe dans les petits gestes du personnage mais surtout dans tout le contexte de la pièce. Brigitte Haentjens est reconnue pour son inventivité et sa vision explosée de l’expérience théâtrale. Les décisions sur le cadre et le contexte dans lequel la pièce est présentée sont ici la véritable mise en scène, que l’on pourrait aussi de la mise en disposition.

Mercredi soir, je suis arrivé dans un hangar bourré d’ambiance et d’intrigue et quand j’assiste à une pièce contemporaine qui aborde les grandes questions de notre époque, je ne sais jamais comment je vais en ressortir, mais j’espère toujours être touché. Dans La Nuit juste avant les forêts, tout y était, tout laissait présager que j’irais prendre une bière solo après la représentation en me demandant ce qui venait de se passer. Du texte à l’acteur, en passant par le contexte, les idées et les sujets, j’ai embarqué dans la proposition à fond, mais merde au moment d’applaudir, je me suis senti impressionné, amusé, mais pas touché, pas bouleversé. Peut-être est-ce le manque de subtilité, le manque de jeu dans le jeu, mais bon, j’ai passé un bon moment, tout près d’être exceptionnel… mais pas assez.

La Nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès avec Sébastien Ricard, mise en scène de Brigitte Haentjens, est à l’affiche jusqu’au 8 décembre,  avec supplémentaires jusqu’au 11 décembre.

par Félix Brooklyn / photos Yannick MacDonald