PHÉROMONAL

Depuis trois quatre ans, chaque fois que je vais voir un spectacle dans une grosse salle comme le Métropolis, je me dis: « Là, assume, t’es plus si jeune, niaiser dans le mosh pit, ça va juste te valoir un tour de reins. Et puis tu fais cinq pieds quatre, championne. Oublie pas ça. » Et, chaque fois, l’envie d’être dans le coup et mon incapacité à arriver assez d’avance pour me trouver une place assise au parterre me font invariablement choisir le mosh pit, comme dans mes fraîches années. Des fois, je regrette amèrement cet entêtement. Mais à un show de Nick Cave, que nenni! Voir ça assise depuis le balcon, ce serait un sacrilège. Tour de rein mon oeil! Le gars a 53 ans et il se démène sur scène comme s’il avait le diable au corps. C’mon, tu vas quand même pas voir ça assise sur un siège en velours!

Vendredi, je voyais Nick Cave live pour la troisième fois. Les deux fois d’avant (2002 et 2008, toujours au Métropolis), je m’étais dit que c’était le meilleur show que j’avais vu de ma vie. La meilleure performance sur scène, en tout cas. Force m’est d’ajouter le dernier concert à mon palmarès superlatif.

Comme me le faisait remarquer l’amie qui m’accompagnait, on avait de la compétition en tant que fans finies: les gens qui se sont déplacés pour voir la formation Grinderman, c’est le noyau dur des disciples. Ce n’était même pas sold out. Autour de nous, juste des gens qui savent que Grinderman, c’est Nick Cave, et qui soit connaissent déjà les deux albums par cœur, soit ont une foi légitimement aveugle suffisante pour s’être déplacés. Donc, un niveau écrasant de phéromone, et une sorte de communion dans cette foule d’élus, altérée par une sportive jalousie: Nick Cave, il est à moi! J’ai des amis de gars qui lui feraient des enfants s’ils le pouvaient. Il y a une thèse d’anthopo-théologico-musicologie à faire là-dessus (ne serait-ce que pour l’allure du toujours surprenant Warren Ellis, sorte de dieu Pan ou sorcier de la tribu dont Cave est évidemment le chef).

Grinderman, c’est la version portable des Bad Seeds, pas tellement parce qu’ils sont moins nombreux sur scène (et dans l’avion), mais parce que les chansons se prêtent mieux à la performance live qu’à l’écoute sur CD. Pas autant de refrains accrocheurs, plutôt des mantras, du son plus que de la mélodie, des tounes qui pourraient ne jamais finir, qui donnent l’impression qu’ils les improvisent, là, pour nous (pour moi), sur le moment. Très incarné — et j’assume le caractère christique de l’épithète. Ceux qui on vu le concert en conviendront toutefois: à part l’absence de ballades, de quelques membres de l’autre formation et de la moustache à laquelle on n’avait finalement pas eu beaucoup de mal à s’habituer, on s’y retrouvait en terrain connu, et tout le monde était content (selon la nature du contentement de chacun, divers fluides furent versés pour l’exprimer). Seul bémol: le premier rappel (celui qui était programmé et qu’ils ont fait avant que les techniciens aient commencé à démonter le stage) est arrivé beaucoup trop tôt. Pour le reste, je laisse aux music nerds la tâche (déjà accomplie) de faire un rapport détaillé du concert, et aux bons journalistes celle d’en faire une critique pertinente. Moi, je suis juste une groupie.

Pour le coup, vendredi, encore une fois, le miracle de jouvence s’est accompli et, je le concède avec un pincement au cœur, des centaines d’autres personnes ont été touchées par la grâce. J’ai eu une larme à l’œil quand Nick Cave est entré sur scène, hoché la tête non-stop, détaché mes cheveux, fait les gros yeux à quelqu’un qui osait attendre le rappel sans hurler… J’ai progressé dans la foule jusqu’à me trouver à deux personnes de Cave (un mètre et demi, pas assez pour tendre le bras et espérer lui attraper la main, ce que d’autres groupies plus élancées — salopes — on réussi à faire), je me suis battue (littéralement) pour une set list (que j’ai obtenue), j’ai frissonné quand j’ai croisé le regard non pas du gourou lui-même, mais de son bassiste, Martyn P. Casey!

Quatorze ans dans l’attitude et, mind over matter, aucun tour de rein.

par Annie Goulet / merci à Julien Del Busso et Sebastien Bélanger pour les photos