DU DOUTE À LA CERTITUDE

La compagnie montréalaise Théâtre Décalage a visiblement une tangeante philosophique. Après des pièces comme La Dernière Nuit de Socrate et Peer Gynt, c’est Exécuteur 14 d’Adel Hakim – doctorat en philosophie à l’Université de la Sorbonne – qui est présentée sur les planches de l’Usine C jusqu’au 13 novembre. Une pièce sur la guerre, le fanatisme et la violence, à des milles de Martine va à la plage

La compagnie avait déjà monté Exécuteur 14 en 1999. Peter Batakliev, le metteur en scène de la version 2010, y tenait alors le rôle du seul personnage sur scène. Dix ans plus tard, c’est Paul Ahmarani qui répond à l’appel de l’impressionnant monologue d’une heure trente. Une heure trente de texte serré, complet, frappant. C’est une de ces pièces qui s’infiltrent en vous comme la guerre et qu’on applaudit sobrement en regardant ses voisins comme si on les avait toujours connus. Ce n’est pas du divertissement, mais si vous voulez vivre quelque chose d’intense, c’est comme ça que ça se passe.

Synopsis-éclair: un homme vivant dans les décombres d’une guerre raconte les horreurs et le déroulement des choses. On y suit son évolution personnelle et celle de l’humain qui se métamorphose naturellement à mesure que le conflit se construit, passant de la certitude au doute à la certitude… au doute. La phrase clé : « Non, quand j’étais petit, je n’étais pas cruel. »

Exécuteur 14, avant tout, c’est un texte hallucinant. Un long texte précis et méthodique qui construit les réflexions dans la tête des spectateurs plutôt que de les lancer banalement. Un texte qui aurait très bien pu finir entre deux couvertures de carton si l’auteur n’avait pas été amoureux du théâtre mais c’est parfait ainsi parce qu’il existe pour ça le théâtre, il crée quelque chose qui ne peut se transmettre que par le contact direct d’un humain à une foule. Sur une note éditoriale, je trouve dommage de voir augmenter le nombre de productions à un acteur qui permettent un minimum de rentabilité pour concurrencer les cinémas, internet et compagnie… Mais bon, il est pas mort notre théâtre, loin de là!

L’expérience d’une pièce comme Exécuteur 14 est un enseignement. On entre dans une réalité que l’on voit parfois mais que l’on ne connaît pas, comme la rage de dent du voisin pour reprendre une idée de la pièce.  On prend le temps de comprendre et de la vivre un peu. C’est la force de l’écriture d’Adel Hakim, elle laisse le spectateur faire une partie du boulot, elle est narrative oui, mais réflective beaucoup. Cette pièce, on y pense un peu avant, beaucoup pendant et énormément après.

Ce texte mastodonte passe par un corps, celui de Paul Ahmarani qui réussit un véritable tour de force en mettant le long monologue dans sa poche avec une aisance déconcertante. Évidemment, le simple fait de mémoriser un si long texte est déjà en soi un exploit remarquable mais de le rendre sans laisser sentir qu’il y a même déjà eu un texte derrière est simplement génial. Le personnage construit par Ahmarani est complet et complexe. Sa voix, ses regards, ses mimiques lui permettent d’occuper sans longueurs le temps et l’espace d’une pièce complète.  La mise en scène de Peter Batakliev est tout en subtilité ormis le jeu d’ombre – peut-être un clin d’œil au cinéma des expressionnistes allemands, lui-même née des ruines d’une guerre. D’ailleurs, l’influence cinématographique est aussi auditive dans la trame qui accompagne le personnage et qui contribue, tout comme les jeux de lumière, à dynamiser une pièce qui demeure très statique.

Ce qui bouleverse dans Exécuteur 14, c’est d’être introduit à une nature humaine qu’on ne connaît pas, qui n’est pas notre réalité mais qui n’est pas aussi loin qu’on pourrait le croire. C’est d’abord un texte et une performance. C’est une idée, un voyage vers les zones inconfortables de l’esprit humain. On ne rit pas, ne pleure pas, on peut ne pas comprendre comment on se sent, mais chose sûre, à la sortie de cette pièce, on se sent.

par Félix Brooklyn