FROIDURE (PAS) MORTE

Curling. On vous en avait glissé un mot dans notre compte-rendu du FNC, quoiqu’on s’était gardé de trop vous en jaser, préférant vous faire languir jusqu’à aujourd’hui, jour de la sortie en salles de ce film inclassable. On se fait un petit bowling?

Film de clôture du 39e Festival du Nouveau Cinéma, Curling fut présenté le 23 octobre dernier dans un Cinéma Impérial bondé, rempli de cinéphiles curieux, de pas peureux critiques et d’un certain gratin artistique. Le film suivait une brouillonne cérémonie de remise de prix, qui s’éternisa un brin avant que ne vinrent brièvement fouler la scène Côté et sa distribution, histoire d’inverser la tradition et que tous puissent fuir festoyer après la projection. ‘Vous devez tellement être écœurés’, de nous lancer de bon cœur Côté avant de remercier rapidement les méritants, afin que le projectionniste puisse enfin appuyer sur la touche play.

Avant même que la première image ne se jette sur l’écran, on savait d’ores et déjà que les 92 minutes suivantes allaient nous transporter dans une dimension aussi authentique qu’unique, à mille lieux des océans poisseux où viennent mourir hordes de long métrages pourris, subventionnés par l’état et peuplés d’acteurs usées à la corde et autres caprices populistes. Chez Côté, on voit parfois quelques visages connus, oui, mais toujours choisis avec choix et goût. L’an dernier aux Rendez-vous du Cinéma Québécois, on avait pu voir en primeur son délinquant documentaire  Carcasses (sur un vieil homme vivant dans un rang peuplé de tonnes de cadavres véhiculaires). Durant le même festival, on avait aussi pu visionner Elle Veut le Chaos, drame rural pas banal, tout en silences et en subtile violence.

Curling n’est pas trop loin du Chaos, lorgnant également un brin du côté de l’enneigé Fargo. Pris dans un job aussi kitsch et monotone que paumé, notre héros (un puissant Emmanuel Bilodeau, qui porte la plus belle moustache Movember ever) est un type assez mal barré, se démenant comme un damné lorsque dans la merde il a mis comme il faut le pied. Comme dans le sombre mais aéré No Country for Old Man (des mêmes frères Coen), on passe par un motel ensanglanté, pas trop loin de celui – plus propre – de Continental un film sans fusil. Et dans le boisé, y’a tout plein de macchabés congelés (un clin d’œil à ce bon vieux Stand by Me?).

Dis Denis, t’as adoré le suédois Let the Right One In toi aussi, pas vrai? Non, y’a pas trop d’hémoglobine ici (même si le perso de Bilodeau s’écrie ‘y’a plein de sang’ à sa boss au début du récit), bien qu’une douce mélancolie habite son pays, l’hiver. Et Tideland, l’étrangeté canadienne de Terry Gilliam (qui possède lui aussi une fille tourmentée et des cadavres avariés), qu’en as-tu pensé? Ta Julyvonne (interprétée avec brio par Philomène, fille de Bilodeau) n’a pas une vie de tout repos, ayant vécu en vase clôt. Comme le Spider de Cronenberg (en beaucoup moins tourmenté) ou même ce pauvre Ed Gein (sans le côté tueur en série fana de nécrophilie), elle s’ennuie, isolée, sans réelle éducation ni amis. De plus, il y a tout plein de non-dits (De Neuve dans l’intense Repulsion de Polanski, quelqu’un?) et rien ne nous est servi tout cuit. On s’en réjouit.

Décrit de cette façon, ça a l’air d’un film glauque et ultralourd, mais sachez qu’il y a pas mal d’amour (ou plutôt de manque de), un peu d’espoir et en masse d’humour – bien qu’il soit à l’occasion assez noir merci. Non, pas de Lebowski, mais une panoplie de personnages de tous les coloris : de la banlieusarde pute à l’indiscret flic, en passant par la caissière gothique, la taularde colérique, la résignée mascotte du bowling et la tenancière de motel adepte du curling. Tout un casting.

Souvent on sourit, parfois on est saisi, beaucoup on rit (i.e. Roc Lafortune en formidable patron de salon de quille!). Ensuite, dès qu’apparaît le générique, tous repartent conquis, en voulant aller (essayer de) jouer au Curling. Oh oui. Merci Denis.

Par Kristof G.