CHACUN COMPTE

On se méfie toujours à l’annonce de la sortie imminente de l’un de ces biopics qui n’en sont pas vraiment parce qu’ils ne décrivent qu’un seul événement marquant de la vie d’un parfait inconnu qui le serait demeuré s’il n’en avait pas été de cet événement ou de cette conjoncture d’événements.

On pense immédiatement aux films médiocres diffusés en après-midi sur certaines chaînes de télé pour lesquelles la qualité de la programmation n’est pas le gage principal de leur rentabilité. Sauf que la formule n’appartient pas qu’au domaine exclusif de la production de série B.

Plusieurs grandes productions ont déjà connu beaucoup de succès en racontant de façon plus ou moins linéaire une histoire dans laquelle la banalité de la vie du protagoniste est d’abord clairement établie, pour qu’ensuite une suite d’événements extraordinaires le force à réagir, à s’adapter et à persévérer de façon toute aussi extraordinaire, de sorte qu’il se sorte enfin changé et grandi d’une situation improbable.

Pensons évidemment aux quelques Rudy, Catch Me If You Can, Erin Brockovich, The Rookie, etc. Le genre est devenu particulièrement populaire il y a une vingtaine d’années, au moment où les médias commençaient justement à s’individualiser rapidement. À partir du moment où l’information est devenue de plus en plus accessible au public et qu’il est devenu possible pour de plus en plus de gens de participer au contenu médiatique en partageant leurs vidéos-maisons, la distance qui séparait jadis la réalité de la fiction s’est effacée presque complètement. Les studios mettront très peu de temps à comprendre l’engouement du public pour ces «films basés sur des histoires vraies» et leur production connaîtra une croissance fulgurante à partir de 1990.

L’intérêt pour les histoires dans lesquelles des gens ordinaires sont confrontés à des situations périlleuses dans un environnement hostile a également motivé la production de plusieurs films à succès (Alive, K2: The Ultimate High, Touching the Void). C’est à ceux-ci que vient de s’ajouter le dernier film du gagnant de l’Oscar remis au meilleur réalisateur en 2009, Danny Boyle (Slumdog Millionnaire, Trainspotting, 28 Days Later).

Dans 127 Hours, Boyle raconte l’histoire d’Aron Ralston (James Franco), un solitaire égoïste de la génération X qui écoutait probablement les X-Games en 1995 et qui carbure à l’adrénaline sur son vélo de montagne avec son camel-pak dans les canyons du Colorado. Un Guillaume Lemay-Thivierge de la côte Ouest qui écoute sûrement Three Doors Down et Matchbox 20. Les trente ou quarante premières minutes du film l’établissent avec brio. C’est exactement ce que voulait Boyle et c’est de cette manière qu’il réussit à établir que Ralston est un gars ordinaire à qui l’on peut s’identifier même si, à première vue, on ne partage absolument rien avec son mode de vie ou ses valeurs (quoiqu’il est vrai que plusieurs personnes s’identifieront directement au personnage).

Le thème général du film est d’ailleurs assez simple et il nous est présenté plutôt grossièrement dans les cinq premières minutes: nous appartenons à une société qui, malgré la diversification de ses outils de communication, ne communique plus et s’individualise de façon dangereuse. C’est le message que Boyle nous lance en nous racontant l’histoire d’un mec qui a dû se couper le bras droit après être resté coincé quatre jours entre une pierre et la paroi d’une crevasse au milieu de nulle part.

Après qu’on a roulé les yeux et qu’on se soit félicité d’avoir compris un message qu’on nous ressert depuis des lunes, on doit toutefois admettre que Boyle relève assez bien le défi important qu’il s’était lancé et qui serait venu à bout de plusieurs réalisateurs: celui de rendre intéressante l’histoire d’un gars coincé dans un trou et qui se questionne sur la valeur de la courte vie qu’il a vécu sans nous balancer des violons à toutes les deux minutes. C’est au moyen d’une facture visuelle soignée et d’outils narratifs efficaces qu’il parviendra à relever ce défi. Boyle n’hésite pas à exploiter les délires d’un homme souffrant de déshydratation et d’isolement pour nous lancer sur des pistes parfois trompeuses.

Les messages qu’enregistre Ralston sur la caméra numérique à laquelle il s’adresse pour documenter ses mésaventures auraient pu devenir lassants ou ringards, sauf que Boyle se montre relativement économe dans leur utilisation et il les intègre bien au récit. Certains de ces messages sont assez drôles et il faut souligner la performance impressionnante de James Franco qui nous fait parfois penser à Jack Nicholson dans sa manière de jouer.

Le film, qui agace au début parce qu’il donne l’impression d’une publicité de Doritos Extremes et qu’il nous balance une série de messages plus ou moins subtils sur la société du «je, me, moi» dans ses premières minutes, devient de plus en plus intéressant au fur et à mesure que les événements s’enchaînent. On sent certainement un ton moralisateur quant à la qualité des relations personnelles contemporaines, sauf que le commentaire demeure relativement objectif. Ce que dit Boyle, c’est qu’en fait, il est plutôt normal de parfois traiter les gens qui nous sont les plus chers comme de la merde et que la technologie n’améliore la communication que si l’on a réellement l’envie de l’améliorer.

Il s’agit d’un film qui trouve sa place quelque part entre Gerry (Gus Van Sant) et un épisode de MacGyver, un choix qui semble plutôt étrange pour un réalisateur comme Danny Boyle, et qui ne l’est pas vraiment quand on regarde son parcours éclectique jusqu’à présent. D’autant plus qu’il est le second des leaders de cette génération de cinéastes respectés à jeter un regard critique sur l’état des communications individuelles au sein de la société informationnelle cette année. Après le Social Network de David Fincher, les 127 heures de Danny Boyle semblent prendre tout leur sens.

par Alexandre Paré