1000 SONS POUR UNE CHANSON

The Books ne font pas les choses comme les autres. D’abord, au lieu de convoiter une place dans votre discothèque, le duo est pas mal plus préoccupé par sa propre collection de plus de 10 000 échantillons sonores. Frisant l’obsession, leurs collectes ont servi à courte-pointer des pièces qui n’ont pas grand équivalent dans le paysage musical, qu’il soit international, indie ou expérimental.

L’étiquette qu’on colle souvent à la musique de Nick Zammuto et Paul de Jong est celle de «folktronica», mais question de s’épargner un mal de tête, disons qu’entre les manipulations électroniques et leur saisissant jeu de violoncelle, de guitare ou de contrebasse, c’est surtout leur incroyable talent à faire foisonner des sons disparates dans un même univers qui fait leur force.

Rats de discothèque, voire de laboratoire, The Books ont mis du temps à apprivoiser la scène, ce qui fait de leur passage à Montréal un événement rare; leurs trois premiers albums ont d’ailleurs été lancés sans être suivis de tournées. Et celui qui accompagne leur nouvelle foulée de concerts, The Way Out, est leur premier en six ans (si on exclut un drôle d’album-concept assez cérébral, Music for a French Elevator, qui leur a été commandé par nul autre que le Ministe de la Culture de la France). On a pu discuter avec Paul et son éloquent accent.

Avec The Way Out, vous mettez fin à un hiatus de plusieurs années. Comment envisage-t-on ce genre de pause? Qu’est-ce qui constitue un «bon break»?

On ne l’a pas anticipé comme ça… C’était très circonstanciel. Plusieurs choses sont survenues dans nos vies personnelles et artistiques qui ont mené à cette pause. Par contre, en rétrospect, ç’a été pour le mieux. On avait écrit trois albums ensemble, et on a tout de suite été intéressé par le point de vue de l’autre. Depuis le début on a eu des idées très complémentaires. On voulait tous les deux faire de la musique qui n’était pas qu’attrayante pour la art crowd. La musique pour la musique, et pas la musique pour l’art. On a travaillé très fort pendant 5, 6, 7 ans avant que cette pause ne s’impose. Mais en 7 ans, les rapports changent.

Quelqu’un m’a décrit ça comme suit: une collaboration artistique, c’est comme un mariage sans amour. On avait donc besoin de refaire le plein, et on a tous les deux fondé des familles, on a acheté des maisons dans le nord-est des États-Unis, et on est aussi bricoleurs avec nos maisons que nos chansons… Alors notre situation est devenue plus calme, plus économe. Mais on a des studios privés maintenant! Et je crois que tout ça paraît dans l’album. Tout se tient beaucoup mieux à notre avis.

Vous touchez à un registre vraiment large dans ce disque. Une pièce piquante et maligne comme «Cold Freezin’ Night» qui côtoie la scientifique et sigur-rossienne «Beautiful People»

On a vraiment essayé de faire cohabiter plein de choses. Pour nous, chaque morceau est un monde en soi. On a tellement de matériel dans lequel piger! J’ai fait grossir notre bibliothèque sonore de manière exponentielle ces dernières années. Elle est assez gigantesque… C’est devenu notre instrument principal. On classe aussi nos sons de manière à pouvoir se fixer une idée de chanson, et ensuite la mener le plus loin possible. On est riches, en terme d’audio! Pour une pièce comme «Cold Freezin’ Night», ce n’était pas difficile de tisser la trame narrative, puisque tout était déjà là. Comme il y a déjà un travail de classification et de goût dans notre bibliothèque, même si nos esprits artistiques sont un peu bizarres, tout se recoupe.

Pour revenir à la métaphore du mariage… Quelqu’un dans mon entourage (ma mère, pour ne pas la nommer) croit dur comme fer qu’être à deux, que conjuguer avec la présence de quelqu’un d’autre, nous oblige à nous développer davantage que de vivre seul ou de travailler en solo… C’est vrai pour The Books?

Je crois que c’est psychologiquement très complexe, mais oui, tout à fait. Se parler tout seul, ce n’est pas très stimulant. Travailler à deux, c’est aussi compliqué que stimulant, en fait. Dans la prise de décision, à cause du feedback, du regard de l’autre, on sauve souvent du temps. Mais c’est vrai ce que votre mère dit. En ce qui me concerne, le plus gros avantage est de construire une confiance qui est purement artistique, ce qui donne des chansons qui sont plus grandes que la somme de leurs parts.

The Books seront au Cabaret du Mile End ce samedi 23 octobre à 21h. Billets ici.

par Evelyne Côté