Comme il y existe des films de filles, il y a aussi du théâtre de filles. La pièce de Yasushi Inoué appartient à cette catégorie.
Je ne dis pas qu’un homme, un vrai, qui aime le hockey et la bière ne serait pas en mesure d’apprécier le spectacle. Mais il demeure que ce très beau texte mis en scène par François Girard s’adresse plutôt à une sensibilité féminine.
Un poète écrit un texte dans une revue sur un homme et son fusil de chasse entrevus un jour et qui possèdent pour l’écrivain un grand pouvoir d’évocation. Plus tard le poète reçoit une lettre de ce même homme qui s’est reconnu et qui lui envoie également trois lettres de trois femmes différentes. Ce sont ces lettres que dira Marie Brassard, trois missives qui représentent trois points de vue sur l’amour et les souffrances qu’il peut provoquer.
La femme légitime, la maîtresse et la fille de cette dernière vont tour à tour se rappeler des événements, des sensations et des émotions tous liées à cet homme qui demeure un personnage flou et dont les contours ne sont jamais tracés clairement. À travers le discours de ces trois femmes, nous n’apprendrons presque rien sur l’homme mais beaucoup sur la psyché féminine et sur le désenchantement. La passion ici n’est pas synonyme de romanesque mais plutôt d’absolue solitude humaine et Yasushi Inoué explore avec beaucoup de justesse la cathédrale des états d’âme. Le métier de la littérature c’est de débusquer le secret des choses, sans le déflorer ni le dénaturer. Mission accomplie ici.
La scénographie est magnifique: le plancher sur lequel évolue Marie Brassard se transforme à trois reprises pour accompagner les trois voix successives qui se feront entendre. Et dans le lointain on aperçoit l’homme avec son fusil de chasse: le prétexte de tout ce qui arrive et le moteur dramatique de la pièce. Mais mal défini, se perdant dans un horizon lointain. C’est la parole de femmes qui occupe toute la place. Une parole scandée par une musique envoûtante qui ne laisse pas de provoquer une certaine inquiétude chez le spectateur.
Il y a cependant une certaine froideur, un certain détachement dans l’interprétation de Marie Brassard. Si l’on sent la souffrance, on demeure en marge, jamais la comédienne ne nous entraîne avec elle dans ce maelström d’émotions qu’elle rend pourtant avec beaucoup de conviction. J’aurais voulu la suivre et me rendre avec elle dans ces derniers retranchements de l’amour absolu. Je n’ai pu le faire qu’intellectuellement, mon cœur n’a pas été convaincu. Mais cela tient peut-être au fait qu’Inoué est japonais, que tout cela est très zen et qu’il a choisi de construire son propos par petites touches, comme une succession d’origamis qui se révèlent de plus en plus complexes dans leur élaboration. Mais qui relèvent davantage de la virtuosité que de l’émotion volcanique.
Le fusil de chasse, mis en scène par François Girard, est présenté à l’Usine C jusqu’au 16 octobre.
par MC5 / photos Yves Renaud







