Mardi soir, mercredi peut-être. Galvanisé d’assurance, vous avez passé la journée à convaincre collègues et supérieurs de votre propre supériorité. Votre work-out hygiénique est derrière vous. Vous choisissez soigneusement votre outfit; Hudson Mohawke/Vitalic/[insérer un groupe à la mode ici] jouent au Belmont, puis offriront un DJ set dans un loft aux alentours. Vous y serez, cocaïne et guestlist en poche. Vous êtes un yupster.
Sylvain Raymond porte le titre sur sa manche de chemise griffée. Tant qu’il en a fait un livre, Yupster.
Dans ce livre, il y a des prises de tête, de la poudre, des filles en mal d’attention et des mecs opportunistes. Tout le monde valse autour de sa propre identité et de sa propre vacuité, enchaînant le namedropping à un rythme effréné, tout comme les partys.
Sylvain Raymond aurait donc tout du requin au dents longues, mais a quand même choisi de publier son livre de manière indépendante. «On m’a dit qu’il n’y avait pas d’argent à faire avec un livre. Alors pourquoi j’irais modifier mon manuscrit et altérer le produit final si je ne ferai pas plus d’argent avec?», assène-t-il dans la cuisine de son loft (les électros sont peut-être en stainless, on a oublié de regarder).
En effet, le produit final est assez brut, mais ses déclinaisons sont nombreuses: possibilité d’acheter le livre en format électronique et/ou physique, de suivre les chapitres à l’aide d’une sélection musicale en streaming et d’un système d’hyperliens, site complet et compte Twitter dédiés à ce personnage acéré du livre, qui porte le même nom que son auteur…
J’aimerais qu’on clarifie quelque chose en partant: quelle est ta position par rapport à l’autofiction? Tu t’appelles Sylvain Raymond et tu es l’auteur d’un bouquin où le personnage principal est Sylvain Raymond – mais ce dernier est beaucoup plus acide que toi tu ne peux l’être dans la vraie vie… Comme quand tu bats des filles en les baisant, t’sais.
Je pense que l’autofiction est probablement, et pour l’instant, le genre littéraire le plus pertinent. La téléréalité fait rage, et même au niveau de la pure fiction cinématographique, prenons Batman Begins de Christopher Nolan, il y a ce désir de retrouver du vrai, de l’expérience naturelle. Le spectateur veut (in)consciemment croire (à nouveau) en quelque chose de vrai, (re)trouver un certain sens à des référents perdus (et possiblement inexistants).
L’autofiction, pour moi, devenait donc essentielle. Une quête (personnelle) de sens mais potentiellement divertissante pour le lecteur, et pertinente dans le courant actuel. À savoir si je bats des filles en les baisant, ça reste à découvrir…
La première phrase de ton roman est: «Sylvain Raymond +1»… Quel rôle joue la guestlist dans la vie du yupster?
Je dirais que la guestlist est le roman: c’est ce qui officialise le statut (Facebook), et donc l’existence. Sylvain Raymond + 1, c’est Sylvain Raymond l’auteur versus Sylvain Raymond le personnage, c’est également le lecteur versus Sylvain le personnage, mais surtout le lecteur versus Sylvain Raymond l’auteur.
Chaque lecteur aura une version différente de l’histoire, du personnage et de ma personne. J’offre ma représentation.
Hipster, altster, yupster: tu peux débriefer ça pour les gens à la maison?
Le hipster c’est cette personne qui articule son existence autour d’un principe de mode lui-même articulé autour d’un certain entourage de personnes qui se nourrissent conceptuellement de ce recyclage constant de ce qui est cool.
Or, certaines personnes se réclament maintenant hipster. Un non-sens en soi probablement dérivé de la jeunesse banlieusarde qui découvrit Cut Copy deux années après tout le monde entre les rues Jarry, Parc, Molson et St-Antoine et qui dût se définir ainsi afin de se démarquer du emo ou du douchebag qui règnaient dans la cour d’école.
L’alt est donc né, le nouveau hipster, qui refuse la catégorisation tout en y étant accro.
Le yupster comprend cette situation et profite de son existence hybride dans un espoir douteux de vaincre le temps. Rester jeune. Travailler 60 heures, et sortir 60 heures dans les bars encore à la mode pour les prochaines 15 minutes.
Qu’est-ce qui t’a donné l’envie d’écrire Yupster?
Au cours de la rédaction de mon blogue 2 years to live, qui se voulait déjà une poursuite de la rédaction de mon mémoire de maîtrise où j’explorais le concept de ma masculinité via des films des années 90, j’ai décidé de pousser encore plus loin l’exploration de ma représentation.
Dans ton livre, la génération Y «sur le tard» est en vedette; celle de vieux vingtenaires et jeunes trentenaires en moyens, qui ont fini leurs études (souvent en comm) et qui se frottent à plus jeunes et plus vieux qu’eux par soif de plaisir et de pouvoir. On assiste à un véritable trafic d’influences entre la beauté et le cash, le pouvoir et le goût. Notre génération est-elle si superficielle?
Je pense que oui, à un point tel où certains (voire plusieurs) se croient capable de s’extraire du processus. Peu importe notre condition, nous participons tous à cette articulation de la superficialité, dans toute sa relativité. Et pour moi, il n’y a rien de plus superficiel que de croire qu’individuellement, quelqu’un ne l’est pas. Yupster assume.
Pourquoi est-ce un besoin si pressant se s’étiqueter soi-même? N’est-ce pas la meilleure façon de se voir dans un miroir déformant?
C’est plutôt, comme je le détaillais précédemment, un désir de comprendre et de saisir le processus articulé de la représentation. Le yupster comprend «la game» mais décide que cette manière de faire n’est pas moins bonne qu’une autre. L’étiquette c’est son choix, jusqu’à l’étiquette qu’on retrouve dans le col d’une chemise.
Coke, guestlists, hype, groupes à la mode, fringues élaborées… Sylvain Raymond, LA question: fait-on le party pour remplir le vide?
Je crois plutôt qu’on fait le party pour célébrer le vide. C’est l’apanage du cool: on recherche quelque chose (à faire le samedi). La spécificité de notre époque, c’est que nous recherchons quelque chose qui n’existe probablement pas. D’où la célébration du vide.
American Psycho, Less than Zero, Lunar Park de Bret Easton Ellis, et 99 Francs de Frederic Beigbeder: des inspirations, des influences ou des bibles? T’es certainement ce qu’il est convenu d’appeler un cynique (acide) romantique…
Un cynique (acide) romantique: j’adore, merci beaucoup! Tous ces titres sont certainement un courant dans lequel je voulais m’inscrire, mais j’ai certainement souhaité (re)créer un environnement qui pourrait être quelque chose comme du Tarantino. Au fil du texte, il y a un bon nombre de références cinématographiques, littéraires, bibliques et musicales qui, si elles sont saisies, amènent le récit ailleurs, le complémente. Les liens URL insérés dans le roman aident quelque peu cette (autre) compréhension.
Y a-t-il d’autres écrivains que tu aimes bien, Chuck Klosterman je crois? Et ce livre dont tu parles, «qui a tout dit» et qui a été publié le 28 décembre 1998, quel est-il?
Le 28 décembre 1998 était publié Glamorama de Bret Easton Ellis: une bible, justement. Les années 2000 promettaient quelque chose, et le matin du 11 septembre 2001 nous avons pu témoigner qu’il n’y avait justement rien. Ellis a eu cette vision apocalyptique du terrosime à la mode, de l’hyperconsommation du rien du tout enveloppé dans un veston Prada à bord d’un 747 qui explose en plein vol.
Yupster, c’est un peu, donc, se tuer pour (sur)vivre.
Tout comme le Klosterman, Killing Yourself To Live.
Certaines personnes accusent ton livre de misogynie. (J’aurais tendance à dire de self-loathing et de désenchantement.) Quoiqu’il en soit, que répondrais-tu aux accusations de violence gratuite?
Je crois que c’est tout à fait normal d’accuser le moi d’un homme d’être misogyne. En ce qui concerne la violence gratuite, je crois que c’est tout le contraire. On a souvent tendance à parler de violence gratuite lorsqu’il est question de violence que je décrirai comme étant violente. C’est peut-être mon expérience passée au Festival SPASM ou mes études universitaires sur le sujet, mais selon moi, la violence qui choque est plus souvent qu’autrement tout, sauf gratuite. Fondamentalement, la violence choque, sans être gratuite.
Donc autrement dit, la violence que l’on qualifie souvent de gratuite vise nécessairement (exactement) à choquer?
Pas exactement, je ne crois pas que la violence dite gratuite cherche à choquer, je crois qu’elle choque tout simplement parce que c’est l’apanage fondamentale de la violence, et que face à une violence complètement assumée, on pourrait être tenté de la qualifier de gratuite.
En vertu de tes années d’études et d’expérience sur le sujet de la violence extrême dans les films de genre et de l’image masculine au cinéma, à quoi sert l’évocation de scènes violentes, généralement?
La violence a ce quelque chose de très près de l’excitation ou à tout de moins de la représentation sexuelle. On peut entre autre penser au cinéma italien qui rapprochait les deux dans un genre, le giallo. L’explosion d’hémoglobine, l’éjaculation, les très gros plans sur une cicatrice ou la pénétration d’un orifice quelconque. Donc, effectivement, on pourrait voir dans la violence une exposition de la puissance mâle, ou de son impuissance car il est avant tout question de fiction. La violence extrême en serait l’apogée (ou pas).
Vers la toute fin du roman, avec la soudaine transparence de narration accompagnant la chute de Sylvain Raymond le personnage, l’auteur parles d’une masculinité impossible, parce que québécoise. En toute candeur, c’est quoi le deal? Les rapports sont-ils si bousillés que ça? La testostérone est-elle si malmenée? Et finalement: ne l’est-elle pas autant que tout le reste?
Il y a une tradition de figure paternelle perdante au Québec. Maurice Richard, le martyre qui dans son opus cinématographique nous est présenté comme quelqu’un qui a une relation de proximité avec son coiffeur et qui termine le film en s’excusant suite à long travelling avant. René Lévesque, aimé de tous parce qu’ultimement, il aura perdu. Les Invincibles, des superhéros de la déprime. Les Boys, des loseurs sympathiques. Le yupster, un misogyne qui n’est pourtant qu’un être profondément triste d’avoir perdu l’amour de sa vie, inconsolable. Comme quoi une histoire d’amour peut devenir quelque chose de misogyne.
Quelque chose à ajouter?
Pas vraiment.
Lancement de Yupster demain mercredi 15 septembre au Café-bar de la Cinémathèque, coin St-Denis et Maisonneuve, à 18h. DJ sets de Le Matos, Paris Fripon et Shot by JFK.
par Evelyne Côté/ photos Maxime Juneau






