Me préparant consciencieusement pour la représentation de Vassa au Rideau Vert, j’ai relu Enfance de Maxime Gorki, ouvrage d’abord côtoyé dans une lointaine jeunesse. Ce qui m’a permis de mieux comprendre le propos de la pièce.
Mais pas de l’aimer davantage. M’en voudra-t-on de ne pas apprécier de voir, dans la vie comme dans la fiction, des familles dysfonctionnelles hurler, se battre, se déchirer et se détruire? Parce que Vassa met en scène une telle famille et qu’il est bien difficile d’éprouver de la sympathie pour de tels êtres.
Vassa, la matriarche jouée par Sylvie Drapeau (toujours aussi bonne), mène d’une main de fer dans un gant de fer l’entreprise familiale dans la Russie du début du XXème siècle. Et alors que son mari agonise dans une chambre, elle entretient des liens plus qu’étroits avec son administrateur Mikhail. L’un des deux fils de Vassa est infirme, l’autre est un crétin consommé. Son frère, Prokhor, couche avec tout ce qui bouge y compris la femme du fils infirme et veut retirer son investissement de l’entreprise pour aller vivre à Moscou et y adopter un fils illégitime qu’il vient de découvrir. De son côté la petite femme de chambre détient d’indicibles secrets et pour couronner le tout, la fille de Vassa, Anna, mariée à un officier de l’armée, surgit à l’improviste et deviendra l’alliée de sa mère qui, quoique professant aimer ses enfants, nourrit de noirs desseins afin de garder le contrôle de cette famille enchaînée par des liens trop lourds et définitivement malsains.
Il y a de curieux choix de mise en scène de la part d’Alexandre Marine. Si le décor est relativement réaliste, les personnages se retrouvent à quelques occasions à exécuter des chorégraphies plus ou moins heureuses pour nous signifier le temps qui passe ou des changements dans la dynamique familiale. Les comédiens prononcent également les noms propres avec un accent russe ce qui occasionne une étrange rupture de ton avec le français et ce qui m’a déconcentré à plus d’une occasion. La gestuelle est également bizarre: la femme du fils aîné se tord de façon lascive sur une table lors d’une scène avec son beau-frère et je me suis interrogée sur ce genre de comportement pour une jeune femme vivant dans une famille de commerçants comme il faut il y a une centaine d’années. En fait, vous l’aurez compris et quoiqu’il y ait des exceptions, j’ai les anachronismes en sainte horreur. Et je crois qu’il doit y avoir un parti-pris pour le réalisme avec des textes comme celui-là.
Maxime Gorki aurait pu lancer lui aussi le cri du cœur d’André Gide: «Familles, je vous hais». Il a connu une vie excessivement difficile, il s’est retrouvé seul et contraint de gagner sa vie à l’âge de 10 ans, contre vents et marées il est devenu l’un des plus grands écrivains russes mais c’est sûr qu’il n’allait pas exalter les vertus d’une famille qui l’avait trahi et les valeurs d’une institution dont il n’avait rien retiré.
C’est probablement pour cela que son œuvre traite autant de cette incapacité d’amour, de cette absence de compréhension et de la cruauté dont sont parfois teintés les rapports entre les êtres issus d’une même famille. Et ça existe toujours, bien entendu. Mais, et cela tient peut-être au texte même de Maxime Gorki, je n’ai pas vu la pertinence de présenter cette histoire traitée de cette façon. Il y a une certaine lenteur dans la mise en situation, certaines ambigüités dans les rapports entre les membres de la famille, une lourdeur dans les dialogues et un brouillard en ce qui a trait aux motivations de Vassa: oui, elle conserve l’héritage intact en dépossédant ses enfants mais qu’arrivera-t-il après sa mort? Et dans l’intervalle, elle sera unanimement haïe par les êtres qu’elle a mis au monde.
Mais, il y a Sylvie Drapeau dont la performance est impeccable. Elle qui m’avait fait pleurer dans Bérénice et rire dans La Locandiera porte ici la pièce sur ses épaules et on souhaite son retour lorsqu’elle n’est pas sur scène. Les autres comédiens se débrouillent bien et je les admire d’ailleurs d’essayer de nous convaincre avec ce texte trop souvent déconcertant. Que vous dire de plus? Vassa n’est pas ma tasse de thé.
Vassa de Maxime Gorki est présenté au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 16 octobre.
par MC5 / photos François Laplante Delagrave / vidéo, gracieuseté du Rideau Vert






