REFAIRE OU NE PAS…

Il est inutile de regarder Let Me In en le comparant à sa version originale suédoise Let The Right One In. Inutile, mais bien difficile. Il faut plutôt se poser la question «pourquoi Let Me In?». Puis le prendre comme un objet unique, un film qui n’a pas déjà été fait, qui n’est pas un remake.

On arrive ensuite à la conclusion que Let Me In est un film qui atteint son objectif principal et qu’il s’agit d’un bon film divertissant qui trouvera sa niche quelque part parmi les dizaines d’autres films bien faits que l’on est content d’avoir vu mais qu’on ne voudra pas revoir.

Pourquoi, donc, Let Me In? Dans le but de rendre une histoire originale accessible à un grand public généralement frileux à l’idée de prendre une chance avec un film étranger sous-titré. Ou encore, de manière à rendre accessible une histoire originale à un grand public souvent réceptif au cinéma américain dit «indépendant» mais qui n’a pas nécessairement le temps ou la patience de découvrir les nouveautés du cinéma international plus ou moins marginal. En ce sens, le film a sa raison d’être et parvient assez bien à transposer l’histoire originale dans un contexte nord-américain.

Donc, pour ceux qui n’ont pas vu Let The Right One In, voici la critique de Let Me In. Nous sommes en 1983, Ronald Reagan livre son discours sur «l’Empire du Mal», accentuant la terrifiante perspective d’un affrontement possible entre le «Monde libre» et le bloc Soviétique. L’histoire commence au moment où un homme défiguré par un produit corrosif quelconque est transporté au Memorial Hospital de Los Alamos, au Nouveau-Mexique. Un détective (Elias Koteas) qui mène une enquête qui doit vraisemblablement concerner l’homme défiguré lui demande de s’identifier. Quelques instants plus tard, l’homme est retrouvé mort, gisant dans la neige dix étages plus bas. On nous ramène dans le temps, deux semaines plus tôt, dans l’univers d’un jeune garçon solitaire de douze ans, Owen (Kodi Smit-McPhee, excellent), au moment où de nouveaux voisins s’installent dans l’appartement voisin de celui qu’il habite seul avec sa mère. Il s’agit d’une petite fille du même âge (plus ou moins), Abby (Chloë Grace Moretz, elle aussi excellente) et d’un homme (Richard Jenkins) qui, malgré les apparences, n’est pas son père.

Les deux enfants se lieront d’amitié, puis développeront une relation amoureuse complexe. Abby aidera Owen à surmonter les problèmes qu’il a avec des enfants qui le maltraitent à l’école et l’on découvrira qu’elle est une sorte de vampire (elle se nourrit de sang), et que l’homme qui l’accompagne doit tuer pour la nourrir. Quand une de ses missions tourne mal, l’homme doit se défigurer lui-même avec un acide pour ne pas qu’on arrive à l’identifier et à établir un lien avec Abby. Elle se retrouvera seule, laissée à elle-même avec la police aux trousses.

C’est une réalisation inégale que nous offre Matt Reeves (Cloverfield) dans un film qui semble vouloir appartenir à plusieurs genres à la fois. Parfois thriller, parfois horreur, parfois drame, Let Me In donne l’impression de ratisser large pour plaire à tout le monde. Le rythme du film est, lui aussi, inégal, passant de séquences parfois contemplatives, relativement lentes, à d’autres beaucoup plus énergiques. On sent que Reeves a trop souvent voulu s’assurer que l’on comprenne bien l’énigme et les enjeux du film puisqu’il fait usage de plans et les dialogues très suggestifs, voire explicatifs. Les personnages principaux, Owen et Abby, sont bien développés, mais plusieurs personnages secondaires n’ouvrent pas de dimension nouvelle et pertinente comme ils auraient dû le faire. C’est le cas du détective, qui semble généralement agir seul et dont l’enquête n’offre pas de point de vue extérieur à l’intrigue du film. La photo et la musique sont fort efficaces et donnent à Let Me In une esthétique et une atmosphère intéressantes.

Les fans de Let The Right One In qui ne parviendront pas à isoler les deux films l’un de l’autre seront extrêmement déçus. Plusieurs éléments importants qui faisaient le succès de l’original ne se retrouvent pas dans son remake. Premièrement, il ne s’agit plus d’un conte. L’histoire se déroule à un endroit précis, à une époque précise, dans un contexte précis et le fantastique fait plutôt place au terrifiant. Deuxièmement, la condition d’Abby n’est pas la même que celle d’Eli (la vampire de LTROI). Eli était victime d’un état qui l’affligeait, une créature affamée et torturée. Abby, quant à elle, se transforme rapidement en monstre, un être diabolique terrifiant lorsque vient le temps de se nourrir. On sent que l’on a délibérément voulu s’éloigner de la complexité d’Eli pour donner à Abby les traits d’un personnage de film d’horreur. Troisièmement, le rythme du remake n’a pas l’effet de celui de l’original, lent, onirique. Quatrièmement, plusieurs personnages secondaires plus ou moins élaborés (le père du garçon, les voisins) dans le film Suédois lui donnaient une profondeur que sa nouvelle version n’atteint pas. Enfin, certaines scènes indispensables ont été altérées et n’ont plus l’impact ou la charge qu’elles avaient dans l’original. La scène finale, notamment, a perdu son essence, sa simplicité terrifiante.

En fin de compte, Let Me In se situe parmi les bons remakes, une catégorie qui connaît pourtant son lot de navets. Il s’agit tout de même d’un film réussi, divertissant, efficace, et s’il parvient à convaincre certaines personnes de découvrir son original, ça sera déjà ça de gagné. Quant à moi, je ne vous conseille pas nécessairement d’éviter le film de Matt Reeves, mais je vous conseille fortement l’original de Thomas Alfredson.

Let Me In sort en salles le 1er octobre.

par Alexandre Paré