NON AU SON

Une impression avait remplacé la fumée de cigarette dans plusieurs restaurants, bars et boîtes de nuit de la métropole. Plusieurs refusaient d’y voir clair jusqu’à ces derniers jours, ceux d’août 2010. Car avec l’escouade Noise, les doutes se dissipent sur les réelles intentions de l’administration Tremblay.

Guidée par une réglementation honteusement arbitraire et le désir électoraliste de plaire à la nouvelle population d’un arrondissement du Plateau Mont-Royal embourgeoisé, la ville de Montréal part en guerre contre sa nuit.

Depuis le 8 juillet dernier, le conseil d’arrondissement du Plateau Mont-Royal a modifié sa réglementation sur le bruit en instaurant de nouvelles amendes se voulant plus dissuasives envers les établissements contrevenants, de 1 000$ à la première infraction et jusqu’à 12 000$ à la troisième infraction. Pour Ghislain Poirier, disc-jockey globe-trotter montréalais, cette attitude abusive n’aura que pour conséquence la fermeture subséquente de plusieurs établissements essentiels au rayonnement culturel de la métropole, alors que le problème se situe ailleurs. Selon lui, les plaintes pour bruit que le poste 38 enregistre ne découlent pas de la négligence des propriétaires de bars et restaurants mais bien du va-et-vient occasionné par les mesures anti-tabac qui force la clientèle vers l’extérieur, y amenant le bruit de l’intérieur avec elle.

Cette guerre n’en est pas une neuve et a souvent servi nos élus à mettre en scène un affrontement opposant un certain progrès à une certaine culture populaire. L’illusion de servir les intérêts de la population était totale jusqu’à ce que le temps révèle ce que nous avions collectivement perdu. Un des meilleurs exemples de ce type de gouvernance demeure jusqu’à ce jour celle de Jean Drapeau. Nul ne peut remettre en question la grandeur de son legs à la ville: l’exposition universelle de 1967, les Jeux Olympiques de 1976 et son Stade, le métro, jusqu’aux Expos de Montréal et j’en passe. Par contre, cette empreinte pharaonique sur Montréal se concrétisa par une série de projets haussmanniens nous amputant de nombreux édifices patrimoniaux, mais aussi des cabarets.

À notre époque de fordisme culturel que l’on appelle divertissement, l’importance de lieux tels que les cabarets peut paraître accessoire, comme d’ailleurs celle des nombreux lieux de diffusion mis en péril par cette nouvelle escouade de la moralité sonore. Disons donc simplement que sans cabaret nous n’aurions pas Oscar Peterson, ni Oliver Jones, ni même Ginette Reno. Sans cabaret, ce jeune français qui écrivait pour Piaf n’aurait jamais obtenu une résidence de 40 semaines, à raison de 11 concerts chaque semaine, pour ensuite rentrer au pays et devenir Charles Aznavour; c’est affirmer haut et fort que Maurice Chevalier, Mistinguett, Frank Sinatra, Jerry Lewis, Clémence Desrochers et Félix Leclerc ne nous intéressent pas; c’est le pont entre les grands et les suivants que l’on coupe. Sans cabaret, nous ne serions pas qui nous sommes aujourd’hui.

Bien que les cabarets aient depuis longtemps disparu, une nouvelle génération d’entrepreneurs culturels post-boomers ont réussi à prendre le relais. Sans grands moyens pour la plupart, ils ont tissé un réseau de leurs propres mains qui permet à ceux qui les ignorent de célébrer le succès des Arcade Fire, Cœur de pirate et autres Yann Perreau. Jonglant bien souvent avec des horaires difficiles, leur propre vie familiale et les aléas de d’une industrie où rien n’est facile, ces gens font mécénat de leur temps et énergies par simple acte de foi en notre talent et la nécessité de le faire connaître. Nous devrions les en remercier si ce n’est pas de les aider d’avantage, mais plutôt, nous préférons donner raisons à ceux qui tentent de capitaliser sur leurs réalisations en marchandant du pied carré près de tous les services. Si ces pieds carrés sont si chèrement disputés dernièrement, c’est grâce au travail de ces gens-là, ces tenanciers indépendants, et non pas au sourire ratablavaskien de quelques courtiers en immobilier.

Maintenant, il ne reste plus qu’aux honnêtes citoyens, amoureux de la vie nocturne de leur ville, à exprimer leur mécontentement. Ghislain Poirier nous suggère, comme il l’a fait lui-même par deux fois, d’écrire au maire de l’arrondissement du Plateau Mont-Royal (luc.ferrandez@videotron.ca, voyez son blogue ici) ainsi qu’à celui de la ville de Montréal (maire@ville.montreal.qc.ca). Après tout, ça, on y a toujours droit.

Karnival vol.4 avec Poirier, Uproot Andy, Jacob Cino, Face-T et Boogat le 10 septembre au Belmont, 4483 St-Laurent. Portes à 22h, 10$.

par Vincent Guimond / photos de villes qui bougent fournies par Poirier à Londres et à Lyon; photo de la Une par Baz à Mexico