«Une belle table». Cette phrase m’évoque bien des choses: une mère au foyer, qui à l’occasion d’une petite sauterie entre amis, décide d’exhiber sa plus belle nappe fleurie, ravie de pouvoir enfin dépoussiérer sa ménagère du dimanche qui traînait dans le recoin d’une vieille armoire dénichée aux puces.
Une aïeule british qui invite ses charmantes terreurs pour le souper, servi sur une table composée d’une enfilade de canetons en porcelaine immortalisés d’une coulée de cristal bon marché. Ou encore un sympathique dimanche estival en famille, passé à végéter sous un soleil de plomb et à débiter des lieux communs en raison d’une inertie cérébrale flirtant dangereusement avec l’encéphalogramme plat ou l’insolation solaire, on ne sait plus trop.
En clair, elle me suggère tout sauf le nom d’un album surfant sur la vague grunge/punk/garage présenté au lancement du premier disque de Jesuslesfilles au Divan Orange. Je m’interroge. Y a-t-il une explication mystico-socio-culturello-intellectuelle derrière un tel titre? Que nenni: à en croire l’un des articles lus au cours de mes pérégrinations sur le net, il s’agirait tout bêtement d’une expression empruntée à la mère du guitariste. Tout comme le nom du groupe – résultat d’une faute de frappe -, on se demande au fond si tous les choix musicaux de Jesuslesfilles ne sont pas le fruit d’une spontanéité exacerbée.
En effet, avec une esthétique musicale très lo-fi, un phrasé-chanté approximatif à la Television Personalities, des riffs agressifs et accrocheurs dans la lignée de certaines compositions punk des Sex Pistols ou des Buzzcocks, le groupe semble vouloir éviter les tergiversations inutiles et nous sert sur un plateau d’argent un rock incisif et tonique teinté de sonorités psychédéliques.
Pourtant, même si la plupart des pistes semble porter les couleurs du punk et du rock indé en étendard, de nombreuses références viennent subtilement se glisser au cœur de l’album. C’est notamment le cas du morceau «Cinéma» dont le refrain lancinant nous rappelle étrangement le célèbre «White Light White Heat» des Velvet Underground ou encore de «Tes Yeux» dans lequel des guitares saturées et dissonantes (dans la même trempe que celles de Sonic Youth) s’accoquinent malicieusement à un solo langoureux et mélancolique digne d’un amoureux transi venu chanter la sérénade à sa belle, cette dernière affichant les mêmes goûts vestimentaires que les héroïnes du film Jubilee.
Impulsive, effrontée, impertinente: leur musique n’a d’égale que leur représentation, à l’image de jeunes chiots fougueux et teigneux, qui, une fois lâchés en pleine nature, n’ont de cesse de courir dans toutes les directions possibles sans pouvoir s’accorder ne serait-ce qu’une seconde sur une direction commune. Un concert qui fut entre autres marqué par une attente prolongée, quelques problèmes techniques, et de très légères frictions entre le guitariste/chanteur et le bassiste mais qui somme toute valait toutes les misères du monde, ne nous laissant guère sur notre faim.
En effet, après une première partie impeccable, croisement entre vocalises à la Liam Gallagher période Morning Glory et mélodies ensoleillées, réminiscence d’«Island in the Sun», Jesuslesfilles électrise la scène grâce à ses compositions entêtantes et sa rythmique percutante. Un groupe qui telle une flamme, brûle passionnément, s’emporte, s’échauffe, et qui, à l’instar d’une jeunesse éclatée et éclatante, souhaite briller éternellement au panthéon du rock mais qui comme la plupart des groupes talentueux et impatients, doit apprendre à canaliser ses ardeurs si elle ne veut pas se consumer trop tôt…
Jesuslesfilles fera partie du Mini-M du 30 septembre au Campus, avec Xavier Caféine et Pom Pom War. C’est à 20h et c’est gratuit!
par Ingrid Granarolo / photos Rod Moraga








