DE GLACE

La compagnie de théâtre performatif Système Kangourou occupe jusqu’au 2 octobre les planches du Théâtre La Chapelle avec la pièce Mobycool. Dans cette sixième création du trio québécois mettant en vedette Claudine Robillard, Alexis Lefebvre, Pierre-Antoine Lasnier et Ariane Boulet, la troupe se paie un voyage au cœur des grands maux sociaux qu’ont enfanté le capitalisme et la modernité à la sauce américaine, dans un constat aussi lourd et froid qu’un frigidaire de marque Mobycool.

La pièce est l’aboutissement d’un processus créatif qui remonte à septembre 2008 alors que les deux codirectrices de la compagnie entamaient l’aventure du Chantier des Amériques, une série de projets créatifs nés du voyage et de la réflexion sur la réalité moderne des trois parties du nouveau continent. Après des expositions photos, lectures publiques et installations, Mobycool se veut une œuvre réfléchie, à l’extrême d’une idée précise et engagée du lègue de notre époque. En trois mots, c’est le constat mis en scène de l’anti-happy end d’une société en fin de mandat.

Au niveau de la scénographie, tout est mis en place pour créer une proximité avec le spectateur comme nous sommes finalement tous dans le même bateau. La pièce se joue directement sur le sol, on multiplie les interactions avec le public et l’on s’adresse directement au spectateur dans une série de monologues et de tableaux dans lesquelles les acteurs n’ont pour ainsi dire aucune interaction parlée entre eux. Probablement le symbole d’une proximité moderne qui ne semble pas nous rapprocher pour autant, les six performeurs (quatre acteurs/danseurs et deux musiciens) ne quitteront jamais l’espace scénique orné principalement de frigidaires vides et d’électroménagers, métaphores du règne ultime du capitalisme.

Ce qu’il y est probablement le plus à retenir du théâtre performatif de la compagnie Système Kangourou, c’est qu’il laisse énormément de place à la performance des artistes. Ajoutez à ça une formule de succession de monologues et l’on se retrouve avec beaucoup de pain sur la planche pour les quatre interprètes, voir peut-être même trop. C’est que tous ne parviennent pas à atteindre le haut niveau d’énergie requis pour remplir ce fossé performatif qui peut unir ou séparer le public de l’oeuvre. Parmi la distribution, Pierre-Antoine Lasnier se démarque avec une performance qui détonne complètement. Il joue avec une intensité qui oblige l’attention et une justesse qui met en relief le fond du texte, l’émotion et l’urgence. En contre-partie, à d’autres moments de la pièce, on peut quasiment voir les lettres sortir de la bouche des acteurs tant on a l’impression d’entendre le texte. J’ai trouvé que cette pièce représentait un important défi d’acteur mais que la promesse n’était pas tenue.

Le caractère multidisciplinaire de la Mobycool laisse aussi sur son appétit alors que les quelques pas de danse ne sont pas bien convaincant et que l’aspect projection se limite à quelques phrases de traduction en sous-titres lors d’interventions en anglais et en espagnol. Les deux musiciens live amènent certainement un aspect intéressant par leur présence sur scène, mais rien de réellement significatif par leur jeu.

Si le blues de l’automne vous envahit et que vous cherchez le réconfort d’un feu de foyer et d’un roast beef, ce n’est pas dans les réflexions idéologiques engagées de Mobycool que vous le trouverez. Mais même s’il est lourd et à la limite du déprimant, ce type de théâtre se doit d’exister. C’est un théâtre libre par sa petite taille qui propose au public un discours pertinent et actuel. Pour ceux qui aiment se sortir de leur zone de confort et découvrir les nouvelles têtes du théâtre québécois… comme Pierre-Antoine Lasnier par exemple!

par Félix Brooklyn / photos Le studio Calypso