ALERTE À L’ÉMEUTE

En 1992, alors que la planète rock est bousculée par la révolution Nirvana, Alec Empire, Carl Crack et Hanin Helias, trois jeunes excités Allemands décident, eux, que la révolution sera politique ou ne sera pas.

Pour répandre le bordel, ils fondent Atari Teenage Riot qui se fera rapidement connaitre en fusionnant quantité de style musicaux extrêmes (hardcore, thrash metal, noise en premier lieu) sur des bases techno, gabba et breakbeat. Tout ça en y ajoutent des slogans anarchistes primaires, mais efficaces (Destroy 2000 Years of Culture, Hunt the Nazis, Start the Riot, Fuck All, Revolution Action). En bonne et due forme, la folle cavale d’ATR se termine dans les tensions internes, la détresse psychologique et, finalement, la mort de Carl Crack par overdose en 2001.

Depuis, Helias, Empire et Nic Endo (qui s’est jointe au groupe en 1997), ont continué leurs carrières solos respectives, embrassant plusieurs formes de musiques électroniques. La reformation d’ATR semblait impossible jusqu’à tout récemment. Pourtant, en mai dernier, Empire et Endo ont décidé de remonter sur les planches, accompagnés cette fois du MC CX Kidtronik, connu pour son travail avec Kanye West et Saul Williams. Si à l’origine il devait s’agir d’un seul et unique concert, le groupe s’est rapidement laissé tenter par un tournée qui les mènera à Montréal dans le cadre de Pop Montréal.

Entrevue avec la tête dirigeante du groupe et fondateur de l’étiquette Digital Hardcore, Alec Empire.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à vous réunir à nouveau? Pourquoi le temps était-il venu?

Au départ, il s’agissait d’une idée spontanée et nous devions nous reformer pour un seul concert à Londres en mai dernier. Il n’y avait pas de plan de poursuivre l’aventure plus loin. Mais nous avons vite compris que ça pourrait être une bonne idée de continuer. En plus, notre dernière tournée avec Nine Inch Nails en 1999 s’était plutôt mal terminée. Le dernier concert était un simple mur de bruit. Nous avions l’impression que nous devions quelque chose à notre public.

Nous avons aussi décidé d’ajouter CX Kidtronik à la formation. On ne voulait pas remplacer Carl Crack, alors CX Kidtronik apporte simplement une autre dimension. Et de toute façon, il s’agit de deux individus différents avec des histoires de vie bien différentes. Le contexte aussi a changé, ce qui oriente ses paroles puisqu’il a commencé à écrire ses propres textes.

Puis il y a Steve Aoki qui nous a offert de travailler avec lui pour son label Dim Mak… Tout s’est simplement enchaîné même si nous n’avions pas de plan précis au départ.


Qu’est-ce qui caractérise le nouveau son d’ATR?

La technologie a évolué depuis notre séparation, ce qui nous donne des options que nous n’avions pas dans les années 90. Les vieux samplers offrent un son très puissant que l’on peut encore mieux exploiter en les combinant à des technologies plus récentes. Je n’ai pas l’impression qu’on se répète puisque les innovations technologiques nous permettent de travailler dans un état d’esprit différent. Et le public aussi s’est renouvelé.

Justement, quelles différences relèves-tu entre votre public actuel et celui que vous aviez dans les années 90?

Maintenant, les jeunes viennent voir un espèce de groupe légendaire (rires). Ce n’était pas le cas avant. Les gens qui viennent nous voir maintenant nous ont connu à travers ce qu’ils ont entendu dire de nous et des images et vidéos qu’ils ont vu sur YouTube, comme ce vidéo où on nous voit jouer en plein cœur d’émeutes à Berlin. Ils ont donc une perception de nous que n’avaient pas ceux qui venaient nous voir dans les années ’90.

Par ailleurs, lors des concerts, les gens réagissent toujours de façon très extrême. Soit ils quittent rapidement, soit ils deviennent fous.

À ce sujet, n’avais-tu pas peur que ce nouveau public s’attarde trop à la «légende» et oublie l’essence d’ATR, soit la musique et les paroles?

C’est une question que je comprends bien car je me la suis moi-même posée avant de nous reformer. Mais mes craintes se sont dissipées rapidement car ce qu’on me dit est justement que notre radicalisme est nécessaire puisqu’il n’y a à peu près plus de groupes aussi radical. Les gens trouvent au contraire que cette dimension est très importante. Le feedback que l’on reçoit est très bon.

Mais jusqu’à quel point est-ce différent d’avant? As-tu l’impression que le milieu musical est plus conservateur maintenant que dans les années 90?

Oh, définitivement. Dans les années 90, des questions comme l’intégrité (selling out) étaient centrales chez beaucoup d’artistes. J’ai l’impression que maintenant, au contraire, à peu près tout le monde est prêt à faire n’importe quoi pour vendre plus d’albums.

Je crois que la première décennie des années 2000 a été conservatrice, mais je sens toutefois un changement. J’ai l’espoir que les compagnies de disques vont s’effondrer et que les gens vont de plus en plus choisir ce qu’ils écoutent. Plusieurs personnes voient d’un très mauvais œil le piètre état de l’industrie du disque. Pas moi (rires).

Que penses-tu de l’état actuel de la musique électronique?

Il y a toujours eu des artistes intéressants et il y en a toujours maintenant, mais il y a aussi beaucoup de choses moins intéressantes. La technologie est accessible et offre de nombreuses possibilités, mais c’est souvent l’esprit des gens qui les empêche de faire des choses novatrices. On se demande souvent qui de la machine ou de la personne a fait la musique.

Qu’est-ce qui est prévu après les dates nord-américaines?

Dans les prochains mois, nous sommes censés enregistrer et jouer en Angleterre, en Espagne et en France. Ce qui reste à déterminer est la façon dont nous allons distribuer nos enregistrements. Je me demande si c’est encore une bonne chose de penser en terme «d’album».

Et en concert, vous jouez aussi les vieilles chansons?

Bien sûr. Pour le live, sans que l’on puisse parler de remix, nous avons fait quelques modifications quand nous pensions que ça améliorait la version originale. L’esprit d’ATR a été conservé, même si c’est inévitablement différent.

Atari Teenage Riot avec Autoerotique et Montreal Nintendo Orkestar, samedi le 2 octobre aux Foufounes Électriques, 20h.

par Francis Dugas