LA REVANCHE DES TRONCHES

On a rencontré Vampire Weekend lors de leur dernier passage à Montréal. C’était à l’occasion de leur concert au National, il y a presqu’un an, soit à la veille du lancement de leur second album Contra, et au lendemain du festival Pop Montréal (dont la huitième édition m’avait fourgué un rhume de face intégral, et l’impression pas très nette d’avoir mariné dans un caniveau aux abords du Mile-End…).

Autant dire que le clash était complet à l’écoute de ce Contra. Pimpant, songé et parfaitement ficelé, on s’est vite rendu compte que l’album était fidèle à ses auteurs, des self-proclaimed preps assez réservés ayant une estime d’eux-mêmes bien en santé.


Vampire Weekend au National, 8 octobre 2009, par Alan Schneider

Maintenant, imaginez Chris Baio (basse) et Ezra Koenig (chant, guitare) attablés au resto du chic hôtel qui les loge, le matin de leur concert. Début d’automne clément, ça sent encore la rentrée. On les soupçonne de boire du thé. Affublés de polos proprets, c’en est presque trop. Je me lance.

-What’s with the polos?

Ezra: Now I’m more Polo than Lacoste. I think that Polo has a deeper cultural significance. But maybe that’s not true in Montreal.

-We have a good deal of Fred Perry here.

-Well Fred Perry has its own set of references. We were just talking about that! “The specialest clothes”. (rires) I think it’s interesting to talk about what clothing means, the history of it. Some people seem to think it’s a stupid thing to do, that clothing is a lightweight topic… But people put a lot of thought into it.

-The cover art for the album, this blonde girl in a polo, it’s very intriguing.

-Yeah, that’s why we chose it [NLDR: depuis, la femme apparaissant sur le cliché polaroïd pris en 1983 a intenté des poursuites envers le groupe]. And even if this girl wasn’t wearing a polo shirt – I think that there’s something about her look that makes her fascinating. But the fact that she is wearing a polo shirt? That’s even more information to get your mind working about. Who is this person, what are they thinking of? A lot of people immediately associate Polo with ideas of wealth and class… But what I find interesting about Polo is that in some ways, it transcends all that, because it is this made-up, mythical idea. Ralph Lauren, he was a working class Jewish guy from the Bronx, and then created this magical, mythical idea of Polo that people bought into, that resonates in a clear, deep way… It holds a special place in hip-hop, in that weird country club world… with this background in immigrant Bronx!

Intello, Vampire Weekend? Certes. Durant ses années d’étude en musicologie, Ezra tenait un blogue sur – présage de sa musique afro-pop plus blanche que blanche? – la dialectique entre les différentes cultures. Où, dans un billet daté du 31 mars 2006, il annonce candidement qu’il vient de former un groupe…

«Il n’y pas si longtemps, on avait encore des emplois et des études à terminer… C’est Perry Farrell à Lollapalooza qui nous a dit, après qu’on lui ait demandé si Jane’s Addiction allait faire un nouvel album: ”Si vous avez un band qui fonctionne, c’est une équation magique et mystérieuse, et vous devez vous appliquer à la garder.” Un groupe, c’est plus que la somme de ses parts. Le produit fini dépend de la présence de chacun d’entre nous, et serait différent si un seul des quatre manquait à l’appel. Il ne faut pas trop chercher à comprendre, mais on doit le reconnaître. C’est ce qui fait de Vampire Weekend ce qu’il est.»

Musique enchanteresse, un rien instinctive, avec les éléments percussifs et semi-exotiques, parée de toutes les couleurs pastel et acidulées du spectre, et du sempiternel col à boutons… Si les petits preppies de l’Université Columbia sont perçus comme des gars cérébraux, ils ne fomentent pas algorithmes tentant d’expliquer le secret de leur succès, et s’efforcent plutôt à recréer la légèreté de la pop.

«C’est une fausse dichotomie qui existe sans raison depuis longtemps, soupire Ezra. Comme s’il y avait des artistes très intelligents qui faisaient de la musique difficile d’apprécier de manière viscérale, et de l’autre côté, une musique pop ou dansante qui n’a aucune profondeur. La faculté de créer de la musique qui entraînent les gens à bouger est une chose foncièrement intellectuelle. J’ai toujours cru que créer un chanson pop de 3 minutes était plus intellectuel que créer un <I>drone<I> ragga expérimental de 15 minutes.»

Il nomme «Will You Still Love Me Tomorrow» de Carole King, des Shirelles:

«Je n’en reviens pas qu’elle ait produit une chanson aussi parfaite à 19 ans! Le génie de communiquer des émotions intenses en si peu de temps avec une mélodie qui nous colle dans la tête, c’est incroyable. Et très cérébral.

-Ceci dit, on peut théoriser sur à peu près n’importe quoi…

-Certainement, on peut essayer de théoriser sur le fait d’aller au McDo. Mais pour moi, l’écriture de musique pop n’est pas éloignée de la discussion, puisqu’il s’agit d’art.»

Vampire Weekend sera au Métropolis le 8 septembre, avec les Dum Dum Girls et Beach House en première partie. Billets en vente ici.

par Evelyne Côté