L’ART SOUS PRESSION

Le week-end dernier a eu lieu la 15e édition de la célèbre convention graffiti Under Pressure. Pour ceux qui l’ignorent encore (comme moi trois jours auparavant, vivant d’amour et d’eau fraîche et de la dernière saison de True Blood), ce festival est (avec Meeting of Styles) LA référence en matière d’art urbain à Montréal et réunit bon nombre d’intervenants toutes pratiques confondues. Chose étonnante pour la banlieusarde française que je suis, ici, l’univers du hip hop-breakdance-graffiti se mêlait à celui du skate et des arts. Petit tour d’horizon.

SAMEDI-Me voila lancée dans l’arène. N’étant point préparée à me retrouver à un festival graffiti, et donc bien évidemment affublée d’une tenue terriblement passe-partout, comme si je sortais tout droit d’un séminaire d’experts-comptables, j’en viens à penser que je fais tache. Il faut dire que la semaine passée je m’étais rendue au Festival Mode et Design vêtue comme l’un des personnages masculins de Thrashin’ ou de Paranoïd Park.

Fort heureusement, la Fashion police ne m’envoya pas au pilori. Vous imaginez donc mon étonnement quand telle la réincarnation de Bernadette Soubirous, j’eus cette révélation (non la Vierge ne m’est pas apparue en faisant un ollie, rassurez-vous) en observant mes amis les montréalais: tout le monde s’en contrefout de ta tenue. Bon, en même temps, le lynchage visuel c’est un peu la caractéristique principale de tout modeur qui se respecte vous me direz. Cependant à UP, cette absence de jugement semble bien définir l’atmosphère dans laquelle spectateurs et artistes baignaient. En effet, ici, toute l’attention des participants étaient portée vers les performances des graffeurs, des danseurs et des skaters, s’adonnant à leur art de manière sereine et joviale sans rivalité aucune. Concentré autour du Peace Park, l’événement du samedi laissait cependant moins de place aux graffeurs, l’agencement des murs étant moins propice à la focalisation du public sur les œuvres réalisées (la rue qui menait à l’événement offrait en effet moins d’espace et les murs étaient moins imposants que ceux du dimanche, excepté celui du centre). Cela n’eut néanmoins aucune incidence sur la qualité des murales effectuées: lettrages, dessin de raton laveur géant entouré d’une iconographie propre aux artistes urbains, tout y était. A quelques pas de là, nous pouvions observer les skaters exécuter différentes figures. Encore une fois, l’espace était assez restreint et limitait leur marge de manœuvre. Mais ici, il n’était pas question d’être un show-off, juste de s’amuser.

Le square principal en revanche donnait carte blanche aux danseurs de break, qui laissaient libre cours à leur imagination le temps d’un ou deux morceaux. On a pu notamment admirer les débuts (?, il n’en était peut-être pas à son premier coup d’essai) prometteurs d’un jeune bambin à l’énergie inépuisable. Aussi espiègle et audacieux fut-il, les spectateurs en revanche se faisaient plus timides, n’osant guère s’approcher du centre de la scène. Pas de quoi fouetter un chat; les premiers jours de festival c’est un peu comme les premières booms décrites par Frank Dubosc (pardonnez ma référence. Vous pouvez m’envoyer des lettres de menace de mort ou remplies d’anthrax si je me mets à citer Jean-Claude Van Damme): tout le monde reste sur le côté. Il suffit donc d’attendre que les gens soient plus à l’aise.

DIMANCHE-Arrivée en fin d’après-midi, j’eus l’immense joie de sortir du métro au moment même où le beau temps décidait de se faire la malle. C’est donc avec une certaine appréhension que je rejoins l’arrière-cour des Foufounes électriques, zone des festivités du dimanche, après quelques minutes passées à l’intérieur de la station. Alors que je m’attendais à ce que tout ait été remballé, je me rends compte qu’il en faut plus pour décourager les artistes du jour. Bien au contraire, ceux-ci continuent de s’activer malgré la pluie passagère, désireux de faire partager au public leurs créations. Nombreux d’ailleurs sont les spectateurs qui ont répondu présent à l’appel dimanche, plus curieux les uns que les autres de contempler l’évolution du travail des artistes. Seuls les skaters ont dû patienter quelque temps avant de pouvoir réutiliser l’aménagement prévu  spécialement pour eux (bonus amplement mérité si l’on tient compte des efforts fournis tout au long de la soirée et ce malgré les conditions climatiques qui s’y prêtaient peu). Cette fois-ci, aucun problème à signaler en matière d’espace. Le spectateur peut errer à loisir dans les différentes zones utilisées pour l’événement et choisir d’assister aux battles de breakdance (zone quelque peu bondée je dois l’avouer tant les performances étaient de qualité), avec à proximité –oh surprise- des graffeuses tout aussi talentueuses que leurs homologues masculins (mais ou sont les guerrilla girls?), d’encourager des skaters enthousiastes et persévérants sur fond de classiques hip hop reconnaissables entre mille même pour la néophyte que je suis (Wu-Tang, Snoop, Vanilla Ic…ah non pardon ça c’était mon iPod), ou encore s’émerveiller face aux fresques murales du collectif En Masse, de l’illustratrice Kirsten McCrea (chargée cette année de la conception de l’affiche de l’édition 2010 d’UP), aux oeuvres de Oneton et autres artistes venus pour la journée. Oneton qui choisit par ailleurs d’agrémenter ses dessins de la légende suivante: «They put us in movies, put us in magazines… put us in music videos… in galleries. They put us in F**king Jail!!!» en rouvrant ainsi la porte au sempiternel débat entre graffeurs et médias sur l’évolution du graffiti dans le monde de l’art. Le graffiti perd-il son essence une fois exposé dans une galerie d’art? Le graffeur ou artiste de street art peut-il concilier art de la rue et art institutionnel ou se défait-il de son statut  une fois ses œuvres vendues? Pourquoi le poulet a-t-il traversé la route? Autant de questions qui engendrent des discussions sans fin.

A dire vrai, je n’ai aucunement envie d’évoquer ce débat maintes et maintes fois rabâché. Il me semble superflu. Surtout que cela fait 30 ans qu’il existe et que les journalistes s’imaginent encore qu’il s’agit d’une question pertinente alors qu’elle est datée.

On peut notamment mentionner l’œuvre d’artistes contemporains tels que Keith Haring ou Jean-Michel Basquiat, eux-mêmes inspirés par le graffiti et le street art et exposant dans des galeries, arrivant parfaitement à accorder les deux sans que cela soit antinomique. Keith Haring qui s’était d’ailleurs fait arrêter pour avoir fait des dessins à la craie sur les murs du métro.

Quelle était la finalité me direz-vous et quelle est celle du graffiti et du street art alors? Si pour certains le but était de gagner une certaine reconnaissance et visibilité en inscrivant son nom un peu partout, pour d’autres elle s’avère plus complexe: inspirer, placer le graffiti/street art au rang d’art, ou alors dans le cas de notre cher Keith rendre l’art accessible. Voila les différentes réponses auxquelles j’ai pu être confrontée. En somme, ce milieu étant très diversifié, chaque artiste a sa propre version et cherche à transmettre des messages différents. Voila pourquoi, il n’existe pas de réponse conforme aux attentes des médias et que le débat est toujours ouvert. On ne peut pas classer quelque chose d’inclassable. Et cela vaut pour l’art en général comme ce fut le cas pour le Pop Art ou les Nouveaux Réalistes. Chacun y va de sa démarche personnelle.

La vraie question que je me suis posée fut lorsque j’entendis à UP un homme lancer avec véhémence: «Paintbrushes are for fags». Littéralement, «les pinceaux c’est pour les fifs». Pourquoi vouloir absolument classifier chaque chose? Pourquoi l’art plus conventionnel ne pourrait-il pas vivre en harmonie avec le graffiti et le street art? Beaucoup d’artistes de street art ont étudié dans des écoles d’art et peuvent être comparés aux artistes issus du modernisme qui avaient reçu une formation d’art académique et qui ont choisi de faire fi des conventions. Il est vrai que les graffeurs ont généralement appris à maîtriser leurs techniques dans la rue, au contact d’artistes plus expérimentés. Cela ne les empêche pourtant pas d’être inspirés par l’art comme l’a été Fab 5 Freddy lorsqu’il peignit les fameuses Campbell Soup cans d’Andy Warhol sur un wagon de métro à New York. Si graffeurs et autres artistes se sont réunis à l’occasion d’Under Pressure, c’est qu’il existe donc un dénominateur commun: la liberté. Briser les règles, mettre fin aux idées reçues: voilà le leïtmotiv de ces intervenants. Alors pourquoi traiter de fif un artiste qui présente bien plus de similitudes avec le graffeur que cet homme était probablement venu voir? Encore un autre débat que je ne pourrai développer.

Quoi qu’il en soit, ce jeune homme peu informé n’y changera rien; l’événement restera placé sous le signe de la bonne humeur. S’ensuivra une soirée aux Foufounes électriques à laquelle je n’ai pas participé. Mais je partirai tout de même sans regrets, le cœur léger, enivrée par les odeurs du spray paint, rêvant d’un monde parallèle dans lequel cette senteur serait ma Madeleine de Proust.

par Ingrid Granarolo // Photos Bombingscience.com