Comédienne et voyageuse, Magalie Lépine-Blondeau raconte ses expériences curieuses dans une Asie déstabilisante, enivrante, comique. Du courrier lancé pour les amis, qui devait finir illustré, et publié. Après une escale à Hong Kong, Magalie visite le Cambodge.
Le soleil se couche doucement sur Phnom Penh. La lumiere plus feutrée adoucit les traits de la ville et d’où je suis, stratégiquement assise a la terrasse d’un café qui borde l’intersection de deux rues achalandées, je cultive l’impression égoïste que la vie se déploie juste pour moi.
Un mendiant vient quêter à ma table. Je fais non de la tête. Il y en aura dix autres après lui. Un vent chaud et poussiéreux souffle dans mes cheveux, les glaçons dans mon jus de lime fondent a vue d’oeil et je guette l’arrivée imminente de la petite Monica qui devrait bientôt descendre, pieds nus, de l’autobus qui la ramène de l’école.
Devant moi, le fleuve Tonle Sap, des chauffeurs endormis dans leur tuk-tuk, une cargaison de melons, un enfant nu qui pleure, des cyclopousses, des gens masqués, des vieux Français et leurs jeunes femmes cambodgiennes, à l’occasion un éléphant, un vendeur d’escargots sales, des voyageurs australiens (qu’on reconnaît souvent à leur t-shirt à l’effigie de la bière locale du pays qu’ils visitent), et autres scènes de la vie quotidienne.
Phnom Penh est bruyante, chaotique, contradictoire, polluée. Phnom Penh est comme cette dame qui passe, au visage beaucoup trop ridé pour la jeunesse qui émane de son regard. Le quotidien y est dur, les gens y sont pauvres, la misère est partout. Mais au final, c’est pourtant la vie qui triomphe et les sourires parfois édentés par lesquels elle vous transperce l’âme et le coeur. Et je m’y plais, ici.
Phnom Penh, c’est aussi le flamboyant palais du roi, les moines et la grande sagesse de la philosophie bouddhiste, c’est avoir une chambre formidablement rétro (avec une ampoule rose au plafond) qui surplombe un petit marché duquel vous parviennent des odeurs de soupe et de jasmin, le matin. C’est l’architecture coloniale, le bon café, le pain baguette, se perdre dans les petites rues et y faire l’éponge.
C’est être plongée dans un profond état contemplatif, et faire un saut pas possible lorqu’une cul-de-jatte sort de nulle part pour vous vendre je ne sais trop quelle connerie. (Je lui ai fait si peur avec mon cri-d’actrice-à -la-voix-de-noune qu’elle a fait demi-tour à une vitesse digne des paraolympiques. Les filles qui travaillaient au restaurant étaient pliées en deux.)
C’est le musée national des beaux-arts, dans la cour intérieure duquel le temps possède la faculté de se suspendre. Se trouver en présence d’oeuvres d’art qui ont su traverser 14 siècles d’histoire fait réfléchir a notre temporalité. (L’Humain sait faire de grandes choses lorsque traversé par la foi, par l’amour. N’est-ce pas aussi ce a quoi sert l’art… témoigner de l’époque, du «profond», de l’invisible? …Et par lui, se prolonger longtemps après soi…)
Un cri éclate dans un fracas horrible. Une collision de motos. Pas de blessé. Le trafic reprend autour des deux chauffards, sonnés. Toujours pas de traces de la petite Monica.
Ce matin je suis allée au Marché Russe, nettement le plus intéressant de la ville. Aussi le plus odoriférant. L’espace est sombre, labyrinthique, bondé. Le durian (qui n’est pas ici considéré comme un produit subversif) côtoie: les statues de bouddha, le poisson séché, les fleurs, les pneus, les outils, les t-shirts, les poules, les pierres précieuses, le sang séché, les offrandes, les plats de nouilles, les chiens galleux, les cafards, les étoffes de soie, les sarongs, les gougounes (encore et toujours), l’odeur de l’humain qui a chaud, mais aussi celle des colliers de jasmin, des épices, de l’encens. Ne pas y aller à jeun. Laisser ses critères d’hygiène à l’hôtel. Dégouliner. Sentir que ses sens sont sur le bord de la crise de nerfs. Être loin, si loin, et en être ravie.
Où donc est Monica? Je commande une bière. J’ai besoin de décanter le musée. Celui du génocide.
Des salles de classe. Transformées en salle de torture. Parmi les règlements que doivent faire respecter les gardiens du régime des Khmers rouges (pour la plupart de jeunes adolescents) figure celui de ne pas crier lors des électrochocs et autres sévisses sous peine de… je vous épargne les détails. Toute la population de Phnom Phen, soit 2,5 millions de personnes, fut déportée vers les campagnes khmères. En 48 heures. Plus de 2 millions de morts. En trois ans. Et ô combien d’écorchés.
Qu’est-ce qu’on fait après ça?
On s’assoit dans la cour de l’école sous un arbre fleuri. On prend une fleur blanche comme celle que portent les jeunes balinaises dans leurs cheveux pour se rapprocher des dieux, et on la dépose au pied d’une tombe. On questionne ceux qui ont plus de 35 ans sur ce qu’ils se souviennent du Régime. On les écoute en parler avec pudeur, a demi mot. On retourne a son hôtel et on trouve, à la réception, un dessin laissé à son nom, par la petite Monica. Et on l’attend, dans un café, a l’endroit où l’autobus la dépose, après l’école.
Monica est une de ces enfants qui vendent des livres (tous les mêmes) aux touristes, dans les restaurants et sur la rue qui borde le fleuve. Je lui ai offert des crayons de couleur et un cahier, la veille.
Elle est venue. Je l’ai remerciée pour son dessin. Et on a joué à roche-papier-ciseaux.
(pour lire la première partie)
par Magalie Lépine-Blondeau / dessins par Virginie Beauregard-D.







