DUMPLINGS À HONG KONG

Comédienne et voyageuse, Magalie Lépine-Blondeau raconte ses expériences curieuses dans une Asie déstabilisante, enivrante, comique. Du courrier lancé pour les amis, qui devait finir illustré, et publié.

Hong Kong.

Arriver à Hong Kong à 4h du matin a ceci de particulier que l’on ne peut s’attendre à ce que notre première introduction à la Chine se fasse dans un aéroport… vide.
Alors j’ai fait du yoga devant le mur de vitres en attendant que les premières lueurs ne fassent apparaître les montagnes et les buildings de Kowloon. Le choc.
Et quel besoin urgent ces géants ont-ils fait naitre en moi? Manger des dumplings. À 5h30 du matin. Le plan? Prendre le train rapide entre l’aéroport et le centre-ville de Hong Kong et arriver au coeur du quartier des affaires dès l’ouverture des tours à bureaux.

D’abord, le train. Quasi volant. Silencieux. Presque sexy. Aux écouteurs intégrés et ajustables à même le siège. La mer.  Émeraude. Des gratte-ciels. Une colline. La mer. Des gratte-ciels. Une autre colline. Le temps d’un court documentaire sur la liberté de culte au Tibet (c’est aussi ca, la propagande chinoise), et la voici: l’île de Hong Kong.
Je sors du train.
Tout se passe très vite.
Ils sont tous là. Ils sont fringués. Ils ont tous pris du speed. Et ils marchent en rangs.
Je suis happée par le courant. Je ne choisis pas ma destination, je suis. Je suis suivie.
13 heures de décalage horaire, 20 heures d’avion, affamée et forcée au jogging? Ok.
Où est-ce que je m’en vais?
Au quai? Ok!

Les gens courent pour prendre le traversier. Je m’arrête, immobile. Ramping. Je suis dans un vidéoclip. Devant, la mer et… wow! Le traversier qui se vide… Non! je ne mourrai pas piétinée par un milliard de petits pieds chinois. Demi-tour. Cette fois, c’est moi qui précède la foule. Je l’emmène où?
« Suivez-moi pas, guys, faites ce que vous avez à faire. »
Ok… McDo, Starbucks, McDo, Starbucks, mais où sont donc les dumplings?!
À Hong Kong, on traverse la rue quand le feu de circulation émet un bruit proche de la fin du monde. Et on a 9 secondes.
Coup d’oeil derrière, ma gang est toujours là et elle, sait où elle s’en va. Ça fait que je marche les fesses serrées et je traverse, faussement blasée.
À gauche: une issue, un semblant de rue entre deux immeubles. Je bifurque.
Le temps s’est arrêté là. Juste là.

Je respire. Une femme balaie le bitume devant son petit commerce. Une autre dépose un panier d’offrandes, allume de l’encens. Un homme fume une cigarette. Et je le vois: LE REPÈRE DES DUMPLINGS. Il est derrière un petit rideau de billes multicolores. J’entre. Tous arrêtent de saper. Silence. L’endroit est minuscule et bondé. Une femme me fait signe de m’asseoir aux cotés de trois hommes rondouillards. La carte est en chinois et personne ne parle anglais. Trop tard pour fuir: l’Aventure, c’est l’Aventure.
J’observe les assiettes des gens: du bouillon, des nouilles et des substances non identifiées. PAS de dumplings. Je pointe l’assiette qui ne semble pas contenir de viande. Au moment où je m’apprête à manger, je me sens observée. Je crois que les hommes à ma table veulent voir si je sais me débrouiller avec des baguettes. Heureusement, je suis douée.
D’habitude.

Mais là, la chaleur de la soupe fait de la buée dans mes lunettes et j’en échappe ma boulette de schmu qui, en retombant, éclabousse mon visage de bouillon. Mes compagnons de lunch étouffent à peine un rire de satisfaction. Pas grave. Ici, je ne suis personne, ici, je suis libre, et ici, je peux bien me verser du bouillon sur la tête si je veux.
Je sais pas ce que j’ai mangé, mais c’était bon et ca m’a coûté 50 sous. Ça fait que.
Je déambule sur la petite rue.
Une vendeuse de gougounes, deux vendeuses de gougounes, trois vendeuses de gougounes.
Retour sur le grand boulevard: Prada, Versace, Kate Winslet, Zara, et c’est reparti.

Le quartier est incroyablement propre, mouvementé, survolté; je suis excitée comme une collégienne en vacances. Et j’ai l’air d’une hippie avec mon kangourou aux imprimés batik.

Je prends un thé au jasmin, le sirote au soleil. Je suis dans The Matrix. Tout va si vite, et je crois que les gens autours de moi font des mouvements imperceptibles pour mes yeux. Qu’est-ce qui se trame dans ses tours gigantesques? Le futur? La fin? Le commencement?
Je décide d’aller au cinéma, pour me réchauffer. ERREUR! C’est quoi l’idée de mettre la clim dans le tapis quand il fait 9 degrés dehors?
On me sert du riz soufflé et je reprends le chemin de l’aéroport en tapis / train volant.
Voilà.
10 heures à Hong Kong.

Bientôt, je vous parlerai de Phnom Penh, de ma chambre des années 70, des kudjats, des musées et de la petite Monica.

par Magalie Lépine-Blondeau / dessins par Virginie Beauregard-D.