Le cinéma de Todd Solondz appartient à la marge. Il se situe à des lieues du blockbuster spectaculaire et quelque peu en retrait du psycho-drame réaliste et populaire que l’on appelle souvent «indépendant», une étiquette qui réfère beaucoup plus à un style ou un langage cinématographique qu’à un mode de financement.
Méconnu du grand public et généralement adulé par les cinéphiles et autres critiques, Solondz pose un regard cru sur la société contemporaine, ses aspirations, ses fantasmes, ses pathologies, ses illusions et ses échecs dans tout ce qu’elle a de plus ordinaire, de plus beige.
Disons, pour ceux et celles qui ne sont pas familiers avec son œuvre, que Todd Solondz fait plus ou moins le pont entre le cinéma de Woody Allen et celui des frères Coen.
Solondz s’est principalement rendu célèbre grâce à son film Happiness, paru en 1998. Cette réflexion sur le bonheur dans la société contemporaine mettait en scène trois sœurs aux vies fort différentes. Joy (Jane Adams), l’éternelle loser, était à la recherche du bonheur, tant au niveau personnel qu’artistique ou professionnel. Helen (Lara Flynn Boyle) connaissait le bonheur au niveau professionnel et artistique. C’était l’écrivaine indépendante (et chiante) qui recherchait cependant le bonheur au niveau personnel dans une vie sexuelle libérée. Trish (Cynthia Stevenson), quant à elle, devait, en principe être heureuse. Elle avait épousé un psychiatre, avait trois beaux enfants, beaucoup d’argent et l’aptitude fantastique de pouvoir juger les gens autour d’elle avec un air de supériorité bien senti (une autre chiante). Sauf que son mari parfait (Dylan Baker) était, en fait, un pédophile. Une brochette impressionnante de personnages périphériques (Philip Seymour Hoffman, Jon Lovitz, Ben Gazarra) gravitait autour des trois sœurs et leurs interractions avec celles-ci approfondissaient la réflexion de Solondz. Où se situe le bonheur? Quelles sont ses illusions, ses pièges, etc.? Happiness s’était rapidement trouvé une place auprès d’autres œuvres dérangeantes qui remettent en question l’essence du rêve américain. Le sens de l’humour pince-sans-rire et souvent politiquement incorrect du réalisateur en avait instantanément fait un objet de controverse.
Life During Wartime remet en scène les personnages de Happiness environ dix années plus tard et pose de nouvelles questions existentielles en revenant sur les événements du premier film. Est-il possible d’oublier et de pardonner en même temps? Comment se détache-t-on du souvenir d’événements traumatisants afin de poursuivre une vie normale?
En prenant la décision de n’utiliser que des nouveaux acteurs pour incarner les personnages que l’on connaît déjà, Solondz met la table pour une réflexion à la fois profonde et bien superficielle. En fin de compte, nous sommes qui nous sommes et les efforts que l’on fait pour se détacher de notre passé sont généralement futiles. Même si le réalisateur a déclaré qu’il avait choisi de s’éloigner de la distribution de Happiness pour des raisons techniques et parce qu’il jugeait qu’il n’aurait pas été intéressant de revoir les mêmes acteurs dans les mêmes rôles, il s’agit tout de même d’une manière fort habile de laisser entendre que les gens évoluent ou se transforment sans ne jamais changer vraiment. Le rôle qu’incarnait Philip Seymour Hoffman dans Happiness, Allen, est maintenant tenu par Michael Kenneth Williams (Omar dans The Wire), qui n’a rien d’un blanc bedonnant aux cheveux blonds. Le pervers a changé, il jure avoir rompu avec son passé, il a même changé de couleur de peau, mais il s’agit tout de même de la même personne, hantée par de mauvaises décisions.
La métaphore sur la vie dans une Amérique post-9/11 est extrêmement pertinente et la sortie du film le 27 août prochain dans le contexte du débat sur la mosquée de Ground Zero la rend presque surréaliste. Cherchant désespérément à retrouver une vie normale, Trish (Allison Janney) se met à fréquenter un homme «normal», lui aussi juif. Son fils, Timmy (Dylan Riley Snyder, qui joue admirablement bien), a treize ans et il est sur le point de devenir un homme en se préparant au rituel de sa Bar Mitsvah. C’est à ce moment qu’il apprend la vérité à propos de son père, Bill (Ciáran Hinds), le pédophile qui sort tout juste de prison, à la recherche de rédemption. Timmy comprend encore plutôt mal ce que font les pédophiles, mais il comprend très bien qu’ils sont à craindre: «Pedophiles are terrorists.»
Solondz, qui tient à ce que l’on comprenne bien le propos de son film, multiplie tellement les explications, ou plutôt les éclaircissements, que cela devient quelque peu agaçant. Le titre du film, Life During Wartime, (tout comme Happiness l’était, d’ailleurs) est extrêmement suggestif.
Certaines pièces de dialogues sont délibérément claires et l’on met peu de temps à comprendre que la famille Jordan représente une Amérique traumatisée, vivant dans la peur de l’autre et se rapprochant d’avantages d’alliés politiques tout aussi dangereux que ses ennemis terroristes (pédophiles).
Il n’est pas nécessaire d’avoir vu Happiness pour comprendre Life During Wartime, même si Todd Solondz fait plusieurs clins d’œil au premier des deux films. La scène d’ouverture, à elle seule, vaut d’ailleurs le déplacement et sera particulièrement satisfaisante pour ceux qui ont vu ou revu Happiness récemment.
Il s’agit d’un retour réussi pour Solondz qui avait déçu avec Palindromes en 2004, et le succès de Life During Wartime sera probablement proportionnel à la capacité du public de se détacher suffisamment de Happiness de manière à l’apprécier comme une suite indirecte, plus ou moins basée sur ce dernier. N’attendez pas l’exposition de tabous sexuels et l’exploration de la perversité réprimée de nos fantasmes. Les tabous qu’expose Solondz dans Life During Wartime sont ceux du monde de la politique et de la religion. J’ai ri plus fort et plus souvent, mais j’ai ressenti beaucoup moins de malaises qu’en regardant Happiness.
par Alexandre Paré






