On a dit de Colette (1873-1954) que c’était une journaliste qui s’était égarée dans le roman. L’inverse est aussi vrai si on pense à Hemingway ou à Clarice Lispector. Mais dans le cas de Colette il faut savoir que si elle aimait le journalisme, cette profession s’est aussi avérée une nécessité: elle a eu quelques riches maris et amantes, mais elle a dû la plupart du temps gagner sa vie, se trouvant souvent aux abois avec des fins de mois difficiles ce qui a fait d’elle une paresseuse qui travaillait beaucoup.
Lorsque j’ai écrit mon mémoire de maîtrise sur Colette journaliste, le livre qui vient de paraître au Seuil n’avait pas été publié. Colette aimait les chats, les chiens, les oiseaux, les fleurs et les plantes dont elle connaissait tous les noms. Elle aimait les hommes, les femmes aussi, c’était une mécréante que la mort n’intéressait pas et qui célébrait la vie avec un sain paganisme. Elle n’appartient à aucun courant littéraire, elle est inclassable parce qu’elle n’écrit comme personne, ne construit jamais deux phrases de suite de la même façon et est quasi impossible à pasticher. Son écriture est une musique singulière, unique, qui ne résonne comme aucune autre. Elle a parlé fort bien des relations de couples, de la passion éphémère, du fossé qui se creuse avec le temps, de la lassitude qui s’installe, de la supériorité d’une profonde et tendre amitié sur le feux de paille de l’amour. Et elle a un sens de l’observation aigu allié à un humour désarmant. Je recommande toujours au néophyte de lire La maison de Claudine, ce livre de souvenirs d’enfance qui la révèle peut-être le plus et où elle partage le sentiment d’adoration que sa mère suscitait chez elle. Car derrière toute femme exceptionnelle il y a toujours une mère qui ne l’était pas moins…
Le livre dont il est ici question réunit des articles écrits tout au long de la vie de Colette. Il y a beaucoup de critiques de théâtre qui portent sur des pièces qui ont sombré dans l’oubli écrites par d’obscurs dramaturges qui n’ont pas laissé de sillage dans le firmament des lettres françaises. Puisque nous n’avons pas de références, ces articles sont un petit peu plates. Et je pense que Colette, dont c’était le gagne-pain, devait parfois se taper des productions aussitôt vues aussitôt oubliées, éphémères et médiocres. Demandez à n’importe lequel critique, on n’a pas toujours le choix et les chefs-d’œuvre sont quand même une chose rare. Les textes les plus réussis sont ceux qui s’attardent aux grands procès et aux faits divers: Landru, nouveau Barbe-Bleue, accusé d’avoir assassiné ses femmes successives ou l’accident de Lagny lorsque, en 1933, un train en percute un autre et fait 200 morts et 120 blessés. On sent chez elle le côté voyeur que tout écrivain et journaliste doit cultiver et le désir qu’elle a de débusquer les motivations qui conduisent à des actes ou des comportements indicibles qui défient la notion d’humanité.
Mais Colette écrit aussi sur le maquillage (less is more) et émet des diktats: les cheveux doivent cacher les oreilles à moins qu’elles ne soient parfaites, petites et gracieusement ourlées. Elle a d’ailleurs ouvert un Institut de beauté à Paris en 1932 dont le slogan publicitaire était un alexandrin: Je m’appelle Colette et je vends des parfums. Et elle qui a été une mère indifférente pour sa fille Bel-Gazou, s’intéresse beaucoup à l’enfance dont elle dénonce le matérialisme rampant en observant ces enfants accablés de jouets abandonnés aussitôt déballés. Et rapporte cette réponse d’une petite fille à qui l’on demandait ce qu’elle voulait pour ses étrennes: une nouvelle chambre, la mienne est usée. Le journalisme de Colette est éminemment féminin mais profondément humain.
Il y a des phrases immortelles de Colette, en tout cas immortelles pour moi, que mes fils connaissent et que je place dans les conversations lorsque le contexte s’y prête:
«Le parfum qui défait tous les courages, l’odeur des orangers en fleurs», «Mon amie Valentine, qui n’a pas inventé le fils à couper le beurre…», «Mais c’est un cœur encore vaste et sensible que le mien quand il s’agit d’aimer», «Le temps passé avec un chat n’est jamais perdu»… J’aime à penser que la femme qui a écrit cela a été la seule dans l’Histoire de la France à avoir des funérailles nationales. J’aime aussi à penser qu’elle a conservé toute sa vie l’accent rocailleux de sa Bourgogne natale alors qu’elle évoluait dans les salons parisiens. J’aime surtout penser qu’il y a toujours d’elle des textes à colliger, des articles à répertorier, des archives à écumer, qu’on trouvera encore des inédits de Colette à lire et que j’en aurai pour longtemps encore à l’aimer.
Colette journaliste est paru aux Éditions du Seuil: texte établi, présenté et annoté par Gérard Bonal et Frédéric Maget
par MC5






