Après s’être prononcés sur l’amour et sur la perversion abordés dans Les Amours Imaginaires, Xavier Dolan et Monia Chokri nous parlent de l’étiquette de « cinéma d’auteur » qu’on leur attribue, de références, et de la perception de l’intellectualisme au Québec. Une occasion aussi de rendre hommage à nos prédécesseurs et nos contemporains, tout en questionnant ce phénomène qu’est le snobisme inversé.
Ok: question plate…
Monia: Vas-tu l’appeler comme ça? « La question plate. »
Ha. On a dû vous parler souvent de références dans de précédents interviews… « Dans quoi vous inscrivez-vous dans le cinéma actuel… »
Xavier: Je le sais pas. Je peux dire quelles sont mes références et quelles ne sont pas mes références. Veux-tu qu’on fasse une liste des références et des non-références?
Je veux surtout que tu me dises ce que ça te fait de parler de ça.
X: Ça m’énerve. Je crois qu’on ne regarde pas un film avec sa culture; on regarde un film avec son coeur. Un film ça se ressent: ce n’est pas un concours de graine à savoir qui a vu le dernier Truffaut et qui a filmé avec telle technologie révolutionnaire. Je crois que c’est une manie universelle.
M: On le fait aussi avec la musique.
X: Tu vois, sur Myspace, il y a un onglet où c’est écrit « influences » ou « sounds like », et tout le monde aimerait dire « sounds like nothing. »
M: Ce qui est drôle, c’est que selon les goûts, un critique, parce qu’il aime son film ou parce qu’il ne l’aime pas, va y trouver des références par rapport à ce qu’il aime ou n’aime pas, et des fois ces références sont contradictoires.
Monia, vis-tu ton quotidien autour de ce film, en ce moment?
M: Oui et non. [À ce moment précis, des chiens se mettent à japper autour de nous, interrompant momentanément la conversation.] Pendant cette minute, non, je l’ai vécue autour de ces deux chiens-là. Oui et non. C’est un film vraiment important dans ma vie, parce que c’est un film qui me donne espoir à un nouveau type de cinéma au Québec, et c’est une passion. Je suis heureux que les gens répondent à ce film, se sentent appelés. Je le vis aussi parce que les gens m’en parlent beaucoup.
En participant à ce que tu appelles « ce nouveau type de cinéma au Québec », quels éléments t’ont fait te dire « enfin, ça existe »?
M: C’est un film sur la vingtaine, ce qui est rare, et ça se comprend. En général, à cause de la structure autour des subventions, les gens commencent à faire des longs métrages autour de 30-35-40 ans, au Québec. Aussi parce que Xavier ne se gène pas de présenter une jeunesse intellectuelle, ce qu’il n’y a pas dans le cinéma folklorique, chose qu’on fait beaucoup au Québec. On est avec des jeunes qui n’ont pas peur de citer des phrases de Lacan…
X: Ce n’est pas un film qui s’interdit la référence et la culture. C’est très gênant quand les gens commencent à déclarer que la citation est prétentieuse ou snob. Parce que le véritable snobisme, c’est de récuser ces citations-là et ces trouvailles-là que des gens ont faites avant nous. Des gens seraient très heureux de savoir qu’on colporte comme ça, qu’on cite, qu’on admire. Quand on achète un livre, le livre doit nous habiter, le livre doit rester en nous. Ce n’est pas pour rester dans la bibliothèque à jamais. Ça me fait plaisir d’utiliser une phrase de Cocteau, de Lacan, de Cioran. Je considère que c’est fait pour illustrer la pensée moderne. Et ceux qui réfutent ça sont des gens qui ont un complexe de supériorité. Ça me fait chier.
M: C’est comme si on était rebuté par le mot « intellectuel », au Québec.
X: Moi, jusqu’à l’âge de 18 ans, je pensais que le mot « intellectuel » était péjoratif.
C’est peut-être comme ça partout…
M: Non, je pense qu’en France, par exemple, il y a une zone où publiquement les intellectuels ont vraiment leur place et peuvent s’exprimer.
X: Déjà, à la base, on ne reproche pas en France les disparités linguistiques. Jamais un vocabulaire un peu plus fleuri, plus soutenu, va être l’objet de reproches. Ici, il y a une interdiction de la prétention, cette même interdiction de l’élocution un peu plus travaillée. Il y a ici une soumission à la simplicité et à la petitesse. C’est plate, on se prive de quelque chose.
M: D’une part, être un intellectuel, c’est juste mettre en lien les choses. Une opposition au terme « sur-spécialisation ». Ce qu’on perd de plus en plus dans nos sociétés modernes, contemporaines, ce sont les vrais intellectuels, les gens qui sont capables de dire: « Je peux faire un lien avec ce livre-là, avec ce film-là, cette politique-là, ce bout de l’histoire ». Être en lien avec son histoire, c’est ça être un intellectuel. Et ce sont des êtres extrêmement sensibles, parce qu’une citation de Cocteau ou de Lacan, une peinture de Borduas, ça fait pleurer, ça fait appel aux sens.
X: Je peux tripper en voyant un grand divertissement ou un film pop-corn, mais je trippe aussi en voyant un film plus pointu. La relation inverse n’est pas toujours évidente. Un amateur de pop-corn ne va pas forcément tripper sur un film plus pointu. L’intellectualisme, c’est aussi l’ouverture à toutes les possibilités. La culture c’est comme une cotte de maille: plus tu t’intéresses aux gens, aux choses, à ce qu’ils font, plus ces mailles ce resserrent.
Parce que d’aller dire que le style film d’horreur ou le style science-fiction ne vaut rien, ça aussi c’est du snobisme.
M: Un vrai intellectuel s’ouvre au monde. Pour moi Xavier fait du vrai cinéma, et non du télé-roman en film. Il se permet de dire: « Si j’ai envie de voir des chaussures rouges en gros plan au ralenti marcher dans des feuilles et dans de la terre, je peux le faire. Si je veux mettre un garçon sous une pluie de guimauves, je vais le faire. » Ce sont des images fortes. Pas beaucoup de cinéastes réussissent ça. Lauzon était un vrai cinéaste. Perrault, Jutra, toute la gang de l’ONF. Je pense aussi que Denis Villeneuve est un vrai cinéaste. Et Bernard Émond.
(pour lire la première partie de l’entretien)
(pour lire la seconde partie)
par Félix Dyotte










